Engagisme et esclavage, deux systèmes nés du même lit

Pour la journée de la mémoire de l’esclavage en France, j’avais écrit un texte l’an dernier, pour commémorer cet événement, en incluant deux illustrations au poème. La première montrant, dans un plan aérien, des corps d’esclaves alignés, plutôt entassés, comme des sardines, dans un négrier ; l’autre, des corps de coolies alignés, aussi dans un plan aérien, mais plus réduit ou serré, ces mêmes engagés représentés quasiment dans la même situation que les esclaves. On est quasiment dans le transport de bétail (et encore !) que les systèmes de production coloniaux mettaient en branle pour remplacer l’esclavage par le coolie trade. Ce sont les bateaux négriers qui devinrent les coolie ships.

 

Pour moi, ce traitement des corps sur les bateaux se ressemble, même si, dans la poétique de la coolitude comparant les deux univers, l’engagé avait une relative liberté de mouvement à bord, car il avait son habeas corpus posé par son contrat. Ces corps alignés, entassés, compactés sont le reflet d’un système visant à réduire des humains en rouages, machines, outils aratoires, pour faire tourner la machine économique des empires. On ne voyage pas en toute liberté quand on est esclave et engagé, même si une différence de traitement existe entre ces deux infortunés, l’engagé ayant plus de liberté de mouvement dans la cale ou l’entrepont des navires. Les corps sont compactés pour répondre à des besoins précis de main-d’œuvre. L’humain ne compte pas dans son intégrité ou intégralité, il n’est qu’une paire des bras, une métonymie. On le transporte que parce qu’on a besoin de sa force de travail.

Pour cette journée de commémoration du 10 mai, je réitère mon propos : esclavage et en engagisme sont nés du même lit de l’exploitation de systèmes de production nés de l’impérieux élan du capitalisme européen dans sa phase triomphale d’expansion globale, délimitant les espaces de production et organisant le transport de bêtes de sommes de façon transfrontalière, afin de satisfaire les besoins d’une population européenne de plus en plus quémandeuse en sucre, coton, café, de cuivre, or… Ces deux pages d’ignominie, dans l’imaginaire de la coolitude, et dans le poèmee que j’avais écrit, sont liées de façon quasi mécanique. Ma poétique ne peut les séparer, non seulement humainement mais aussi historiquement. Aussi, j’ai abattu des barrières mémorielles pour faire un texte commun dès 2006 et chaque 10 mai. Vous pouvez lire ce poème et voir ces images décrites plus tôt sur ce lien (1).

 

Khal Torabully, écrivain et cinéaste.

J’ajoute que depuis 2006, fidèle à ma vision d’articulation des histoires et des mémoires de l’engagisme et de l’esclavage, j’avais contacté le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage en France pour proposer cette vision inclusive. Celui-ci en fait l’écho dans ce résumé sur leur site : « Le but de l’auteur est « de rappeler la symbolique de cette journée et de mettre en perspective sa prégnance dans une île Maurice, et dans « un espace universel, qui conjuguera deux mémoires : celle de l’engagisme et celle de l’esclavage ».

Le paysage culturel Le Morne est un symbole universel de résistance contre l’esclavage. Le projet est d’accompagner le classement de l’Aapravasi Ghat et du Morne par un événement annuel nommé « Partage de mémoires », « afin que Maurice devienne un haut-lieu non pas de la concurrence victimaire mais d’un nécessaire dialogue entre les mémoires et histoires de l’engagisme et de l’esclavage » cet événement annuel se tiendra, sous le patronage de l’Unesco, afin d’impulser la dynamique nécessaire, résultant du classement (2).

Que dire 13 ans après cet article, le premier posant les prémisses d’une articulation des mémoires et des histoires de l’engagisme et de l’esclavage ? Parmi des événements relatifs à cette vision inclusive qui ont vu le jour dans divers pays, que je salue, il y a eu l’inscription de la Route Internationale de l’Engagisme (International Indentured Labour Route) à l’Unesco, projet qui a inclus dans ses préambules, cette vision de la coolitude, à savoir, que cette route ne peut voir le jour sans sa nécessaire articulation avec l’esclavage, dont l’engagisme est issu, qu’il le précède ou le suit. Cette chose a été actée à l’Unesco, grâce au travail que nous avons mené avec l’Aapravasi Ghat, site de l’Unesco à l’île Maurice, consacré à la mémoire de l’engagisme. Mahen Utchanah, Raju Mohit, Armoogum Parsuramen, Bharati Mukherjee… m’avaient accompagné dans ce travail menant à l’inscription de cette route des engagés coolies à l’Unesco.

Un deuxième événement historique a eu lien en mai 2018, avec le Festival International de la coolitude en Guadeloupe. C’était le tout premier festival qui mettait en relation engagisme et esclavage sur un pied d’égalité. Nous avions alors invité Doudou Diene, l’ex-directeur de la Route de l’esclave de l’Unesco à cet événement. Diene a témoigné de cet important travail, où Emelda Davis, venue d’Australie, a témoigné de la conjonction des histoires des « sugar slaves or coolies ». En symbole fort de cet engagement, nous avons planté l’arbre de la coolitude à Capesterre, ancrant cette racine commune de nos histoires et mémoires d’esclavage et d’engagisme dans une volonté de poursuivre cette construction, ouvrant un champ nécessaire d’articulations pour développer une vision dialogique de l’Histoire humaine. En effet, celles-ci n’ont pas fini de conjuguer des liens systémiques et une parenté anthropologique et juridique riche en perspectives pour développer une vision moins fragmentée de nos humanités. Michel Narayaninsamy avait accompagné la pose de ce jalon historique aux Caraïbes.

Un événement fécond n’arrivant pas seul, un colloque international eut lieu à Paramaribo quelques semaines après, organisé par Maurits Hassankhan, qui avait assisté au Festival international de la coolitude de la Guadeloupe. Il avait eu l’heureuse idée de réserver une table-ronde sur l’esclavage en dialogue avec l’engagisme. J’avais été invité à assister à l’événement, mais hélas, cela ne m’a pas été possible. Je lui avais fait parvenir un texte à ce sujet, qui sera publié dans mon Logbook of coolitude.

La dynamique que nous avions mis en avant il y a 13 ans a eu son effet, même si à l’époque des chercheurs ou historiens semblaient trouver l’idée quelque peu fantaisiste, pour ne pas dire plus. Mais il est déjà clair que nous ne pourrons pas continuer à séparer ces deux histoires sans voir le lien générique qui les unit. C’était le sens de nos propos avec Jean-Marc Ayrault, le président de la Mission de la mémoire de l’esclavage, en présence de Doudou Diene, à Lyon, l’an dernier, à l’effet que le projet de Musée de l’esclavage qu’Ayrault préside, ne peut séparer ces deux pages douloureuses de l’Histoire. Le message a été clairement entendu quand Jean-Marc Ayrault se rendit à la Réunion, poursuivant sa mission sur l’esclavage, tenait aussi en compte l’histoire de l’engagisme, ce qui constitue une première. Il a visité les calbanons, liés à l’engagisme, liant les deux histoires et s’est exprimé, pour la première fois, sur l’importance de l’engagisme (3). Nous avancions dans notre combat contre la concurrence victimaire.

En ce 10 mai 2019, je suis confiant que ces histoires articulées depuis 1992 dans le paradigme de la coolitude ouvrira encore de perspectives dans les temps à venir.

Pour le moment, rendons hommage aux esclaves, qui ont précédé les coolies dans les champs de l’ignominie. Leur voix est aussi la nôtre, leur mémoire enrichit la nôtre et nous met en garde contre tout dévoiement de l’humain.

Pour clore ce rapide rappel, je partage, dans cet esprit d’ouverture et en toute modestie, ces quelques lignes de mon poème avec vous :

Je ne suis ni l’horizontal des chaînes ni la verticale des contrats vérolés

L’oubli de partager notre douleur est le dernier convoi des chairs tristes

Je suis l’esclave, de très près, de toute ma scène primitive,

Je suis le coolie, l’engagé de nos servilités,

Si je reste à bord c’est parce que je suis à la solde des nouvelles fraternités (4).

 

© Khal Torabully, 10 mai 2019

 

Notes :

 

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