L’appel de Christchurch et le succès diplomatique de Jacinda Ardern, quelques enseignements après la réunion de Paris

Nous écrivons ici le troisième article relatif à ce sommet historique (1), dont le but principal est de réguler le discours de haine sur l’internet, initiative dont la figure iconique est la PM de Nouvelle-Zélande (NZ), Jacinda Ardern, et ce deux mois exactement après les attaques terroristes de Christchurch. Disons-le d’emblée, la rencontre fut un franc succès, un premier pas qui ne s’est pas enferré dans de grands discours sans effets pratiques, produisant un document actant une volonté commune de lutter contre la violence colportée par les réseaux sociaux.

 

Khal Torabully, écrivain et cinéaste.

Ce succès diplomatique éclatant, personne ne le contestera, est le résultat d’une vision pragmatique, ferme mais consensuelle, affichée par Jacinda Ardern, qui avait la carrure et l’expérience nécessaires pour articuler la complexité du problème au niveau global et une approche inclusive qui a fait ses preuves depuis la crise de Christchurch. Elle avait suscité l’admiration dans le monde pour son leadership et avait généré une vague de sympathie sans précédent pour un dirigeant de cette partie du monde. Cet accord, en sus de sa nécessité dans un monde gangréné par les extrémismes, signe l’émergence d’un grand soft power néo-zélandais, indubitablement.

 

Dès lors, il incombe de mettre au crédit d’Ardern au moins deux choses : elle a su interdire les armes d’assaut dans son pays, chose que les USA n’ont pas réussi à faire en dépit de fusillades régulières dont le compte dépasse 10,000 victimes annuellement, les armes à feu blessant plus de 350 personnes chaque jour. Ardern a aussi montré du doigt que l’internet fait aussi partie de l’arsenal idéologique, donc, meurtrier du terroriste et extrémiste, souvent radicalisé en ligne. Le net ne peut continuer à favoriser le meurtre, ceci dans le respect des libertés et d’un net sûr, bien entendu. Le net ne doit pas être la librairie de la mort pour tout aspirant terroriste, quelle que soit sa religion ou opinion. Remarquons ici que lors de son discours au dîner à l’Elysée, aux côtés d’Emmanuel Macron ce mercredi 15 mai, Ardern a rappelé que le terroriste pouvait tuer dans toutes les religions et qu’il importait d’aborder le problème de manière globale.

 

Quelques points saillants d’une rencontre qui fait date

 

En fine observatrice, Ardern, qui a vu le livrestream du terroriste de Christchurch, a fait remarquer que celui-ci était, dans les 24 heures, téléchargé 1.5 millions de fois, de quoi donner le vertige quant à la prolifération de la haine et de la violence en ligne, qu’internet semble incapable d’arrêter rapidement. Il fallait agir. Une chose s’imposait à elle : si les mosquées de Christchurch étaient la scène de la désolation, l’internet était le théâtre où le crime se fabriquait et se diffusait, d’où la nécessité d’enrayer la libre circulation des armes d’assaut et des idées précédant la volonté de tuer au nom de la haine de l’autre, nourrie par les idées des nationalistes et extrémistes blancs ou venant de tout autre source. Il fallait donc agir globalement, et la NZ est à l’autre bout du monde.

 

Ce n’est que 6 semaines après ce constat avéré qu’une possibilité émergea pour agir au niveau international : Angela Merkel informa la PM de NZ que le G7 organisait une réunion des ministres du numérique, et suggéra d’y inclure l’électrochoc de Christchurch. La jonction était faite : l’appel de Christchurch était destiné à devenir global. Ce hasard de calendrier permettait la consternation et l’expérience néo-zélandaises d’être des leviers pour propulser la réunion numérique du G7, afin de frapper l’imagination et recueillir l’adhésion d’un public plus vaste et celle des opérateurs du net, qui ne pouvaient plus nier la gravité de l’événement terroriste instrumentalisant l’internet. Emmanuel Macron, qui avait lui aussi réfléchi à ce problème, la France ayant été le théâtre sanglant des terroristes islamistes, accepta d’être le pays co-organisateur de cette réunion historique à Paris. Ainsi, en seulement quelque six semaines, cet événement tant attendu pouvait avoir lieu.

 

Cependant, les obstacles furent nombreux car les USA ne semblaient pas pressés de répondre à l’appel de Christchurch. Hier, Trump a expliqué son absence parce en s’érigeant en défenseur de « la liberté d’expression », lui qui utilise Twitter à satiété pour exprimer des opinions à la limite de la véracité, violant parfois les standards de ce médium. Hier, cependant, le Congrès, s’est démarqué du président américain, lui reprochant d’avoir snobé la rencontre parisienne, qui était cruciale. Zuckerberg avait aussi annoncé qu’il ne se rendrait pas à l’appel, envoyant un haut cadre de Facebook à la place. Mais, c’est mal connaître la détermination d’Ardern, qui brava l’incrédulité de beaucoup qui exprimaient la difficulté (voire, l’impossibilité) de réguler un outil qui n’a pas encore des algorithmes pour débusquer et bloquer du contenu de haine en ligne efficacement. Serait-ce encore un énième show politique à Paris, chacun se congratulant devant les caméras, sans résultat probant pour réguler la haine sur le net ? Aussi, l’angle d’attaque de la PM de la NZ fut modeste, bloquer le livestream sur le net. C’était le plus petit dénominateur commun de départ, tout en gardant à l’esprit d’aller plus loin…

 

Deux jours avant l’Appel de Christchurch à Paris, Helen Clark, la collaboratrice d’Ardern, annonça dans un rapport que les sociétés opérant le net encaissait de juteux profits à partir du contenu de haine. Même si celui-ci contenait les éléments nécessaires pour la radicalisation en ligne, les algorithmes étant des facilitateurs dans ce sens, car ils traquent les recherches de l’utilisateur et décident aussi du contenu qu’on doit voir. Dans ce sens, cela rejoignait l’observation d’Ardern que le net n’était pas « que le facteur, mais aussi l’éditeur » du contenu ». Il y a un rôle aguicheur du net, que tout le monde connaît, que l’on peut aussi qualifier de « sérenpidité de la haine ». Aussi, vous pouvez regarder un documentaire sur youtube et « tomber » sur des suggestions de vidéos vous expliquant comment le monde est train d’être démoli par « l’autre » qui n’est pas d’extraction européenne, et c’est exponentiel. Sur le net, le facteur ne vous apporte pas que le film que vous voulez voir ou le livre que vous voulez lire… Il vous suggère aussi de voir ou de lire des choses poussant, parmi d’autres suggestions, à la haine de l’autre. Cela est valable aussi pour Newsfeed de Facebook. Cet argument fut débattu par Ardern et permit d’aborder la question de la radicalisation en ligne. L’idée étant aussi de savoir si le commerce ne « générait » pas aussi le contenu haineux dans sa quête des chiffres…

 

Cette approche souleva des objections : ne s’attaquait-on pas à la liberté d’expression en ligne ou au contre-terrorisme qui pourrait utiliser le livestream pour contrer les extrémistes ? Ardern expliqua alors que l’on devait se concentrer sur le contenu extrémiste en tant que tel et non le contenu qui rendait quelqu’un extrémiste. Ce changement d’angle permit au texte de l’accord de faire mention de la radicalisation. Ardern avait réussi à demander aux sociétés signataires de mieux dévoiler le fonctionnement de leurs algorithmes (un secret commercial) et d’injecter des contre-discours dans les « trous noirs » de ceux-ci, où la radicalisation peut se nicher.

 

A Paris le 15 mai, un face à face entre des états et des géants du net

 

C’est avec ces prémisses que l’Appel de Christchurch connut son épreuve du feu avant-hier, à Paris, deux mois après les attaques terroristes en NZ. Ardern présida les deux réunions principales, l’une avec les dirigeants du net et l’autre avec Mathilda May, Jack Dorsey, patron de Twittter et d’autres chefs d’état, en tête-à-tête, à l’Elysée. D’autres pays se joignirent à l’appel, les USA n’y venant pas, mais « souscrivant à ses objectifs ».  Jacinda Ardern fit un discours au dîner Tech for Good, commençant en maori, signifiant son respect des diversités. Tout ce discours fut bâti sous l’angle d’une défense de l’humain, sans en oublier aucun. Lors de son intervention, Ardern cita un proverbe en maori, traduisant celui-ci par : « Ce qui est le plus important, ce sont les gens, les gens, les gens »… Développant cette sagesse des premiers habitants de son île, la PM établit un parallèle avec internet. Elle rappela que c’est un outil fait par des gens, utilisé et géré par des gens, arrivant aux gens, sous-entendant, tuant des gens aussi, et que ces gens avaient aussi le pouvoir de faire évoluer cet outil façonné pour eux. La Dame du soft power termina son discours par une salutation maorie. Quelque chose venait de prendre corps…

 

Peu de temps après ce dîner, Facebook, par l’entremise de Nick Clegg, responsable de sa politique mondiale, essaya de voler la vedette à l’Appel de Christchurch en annonçant que sa société avait opéré des modifications la veille, ce qui aurait pu empêcher le tueur de Christchurch de procéder à son livestream…Cela indique que tout en participant à l’accord non-contraignant, stipulant la nécessité de contrer la haine en ligne, le géant des réseaux sociaux démontrait qu’il décidait « indépendamment » de quiconque. Mais force est de constater que Facebook n’est pas totalement une forteresse imprenable, surfant au-dessus des lois et des analyses faites par la société civile et politique. Le soutien des groupes financiers soutenant l’Appel a aussi compté, de toute évidence. Mais ce show de bravache de Clegg indique bien une chose : une organisation qui décide du contenu que ses 2 milliards d’utilisateurs peuvent voir chaque jour n’a qu’un objectif, rapporter encore plus d’argent à ses actionnaires… Nous avons ici un face-à-face entre états et multinationales de l’information en ligne et des réseaux sociaux où les dernières peuvent, pensent-elles, édicter leurs propres règles au nom du sacro-saint profit. Métaphore d’un monde où le politique se sent dépassé par des groupes titanesques qui façonnent en quelque sorte le comportement des internautes, considérés d’abord comme des consommateurs potentiels, avant leur sécurité dans la vie réelle ou un vivre avec l’autre digne sur le net ?

Deux jours après l’Appel de Christchurch en action à Paris, certains se demandent : serait-ce le combat du pot de fer contre le pot de terre ? Cela pourrait l’être, sauf que ce pot de terre est vu aussi des centaines de millions de fois, exprimant au pot de fer il ne pourrait pas exister sans lui. En effet, le monde est inquiet du déferlement de la haine sur le net, qui tue. Ne pas y répondre, à la longue, serait préjudiciable pour toutes et tous… Ce premier pas n’est donc pas inutile à mon sens. Il marque le début non seulement d’une prise de conscience mais d’un accord qui fera date dans l’ère numérique. Il situe les responsabilités des facteurs qui sont aussi éditeurs de la haine de l’autre sur l’internet. Mac Luhan, en son temps, n’affirmait-il pas, avec raison, que « le médium est le message » ?

 

© Khal Torabully, 17 mai

 

http://www.courrierdesafriques.net/2019/05/lappel-de-christchurch-a-paris-la-haine-en-reseaux

Voir aussi : https://blogs.mediapart.fr/pierre-carpentier/blog/200319/apres-christchurch-un-remaniement-des-signes-pour-le-terrorisme-par-khal-torabully

 

 

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