AFRIQUE – Le Sahel au cœur de la tourmente

 

Zachée Betche, essayiste camerounais

 

Si le monde, de par sa routine légendaire, connaît assez souvent des zones de turbulence, l’Afrique à elle seule cristallise de nombreuses crises. La cécité la plus inconsolable ne pourrait passer outre cette remarque. A mon avis, le questionnement actuel en Afrique ou dans sa diaspora mondiale ne devrait pas ou plus porter sur ce débat longtemps entretenu au cœur de l’élite intellectuelle : afro-optimisme et afro-pessimisme. Il est certain que dans cette phase de l’histoire, des crises profondes font vaciller le navire et perpétrer une désespérance. Mais n’y a-t-il que cette évidence lorsqu’il s’agit de ce continent ?

 

Plus que des discours, des faits

 

De cette décennie encore en cours, l’on retiendra sûrement, à son issue finale, le terrorisme qui tente d’anéantir la possibilité d’un futur apaisé. Or, la radicalisation islamique est pointée du doigt lorsque l’on évoque cette vague de violences parfois extrêmes dont le Sahel est l’espace théâtral privilégié.

L’on constate que le temps des revendications des crimes et des sermons hargneux semble révolu. Est-ce une stratégie de camouflage ou d’essoufflement verbal de ces leaders fondamentalistes dont on mesure les lacunes intellectuelles et les limites humanistes ? Si l’arrogance du discours, avec son lexique mortifère, semble de moins en moins audible parce que faisant des apparitions plutôt sporadiques, il n’en demeure pas moins que les actions traduisent une démonstration larvée d’inimitié qui se propage comme un feu de brousse.

 

Au cœur d’une frontiérisation saharo-sahélienne moribonde et insignifiante, se joue une tradition nouvelle – parce qu’elle semble commencer à l’orée de notre siècle – de véhémence et d’ensauvagement sans pareils. Les pays sahéliens ne discernent plus les limites de leurs propres territoires nationaux tant la coulée de sang déborde et rappelle avec force la fragilité de notre humanité commune. C’est peut-être là le seul avantage dans cette mare de calamités. Les activités d’élevage sont gravement hypothéquées, paradoxalement, par des transhumances incertaines, extrêmement prudentes ou de nombreux accaparements d’animaux et des biens d’une manière spectaculaire. L’accélération du délabrement de l’environnement et ses multiples spectres (démographique, économique, politique, animal et végétal) décrit un contexte particulièrement abject. Le Sahel est livré à la menace incessante du néant, à l’exaltation du « mal radical » arendtien qui rend insignifiante la vie humaine et emporte une certaine jeunesse désoeuvrée et trop peu instruite.

En effet, cette accoutumance à la violence dans les milieux ruraux, autrefois paisibles, malgré la dureté de la vie dont les sécheresses récurrentes sont les relais, montre à souhait l’inconsistance des gestes étatiques. Il est reproché aux gouvernants, à tort ou à raison, des griefs tels l’indolence, la vacuité des ressorts d’anticipation, l’inadéquation des mesures, l’obsolescence de la forme de l’Etat, le peu de proximité avec ses populations rurales, etc. C’est à se demander si la sahélisation de l’enkystement terroriste correspond au hasard de la géographie et des condensations historiques particulières. Il est bien vrai que certains lieux participent d’une telle facilitation.  Mais devrait-on pour autant céder au fatalisme qui voudrait que l’on subisse sans rien penser ni sans rien faire ?

 

Se défaire des idées reçues

 

La demande voire l’exigence pressante, surtout en Occident, afin que l’islam (par ses leaders les plus raisonnables) s’explique sur le chaos qui ébranle le Sahel et dont les retentissements sont palpables au-delà des frontières africaines ou proche-orientales paraît cohérente et justifiée. La question me paraît de prime abord  de savoir qui on a en face. La pluralité de l’islam n’est peut-être pas un argument qui tienne. Comme en christianisme, il existe de nombreux courants. Si depuis le Vatican résonne une voix prompte et habile dans la dénonciation, il n’en est pas des autres qui n’en font pas moins mais se font moins écouter. Dans les contrées sahéliennes d’Afrique, des voix d’imams s’élèvent et s’érigent aussi en des formes de dénonciations idoines. Mais l’audience reste furieusement locale.  Les chaînes de télévision mondialement connues et d’autres médias de la même renommée ne peuvent–elles pas aller à la rencontre de ces hommes de foi qui ne cessent de cultiver, avec leurs moyens, l’esprit de paix dans leurs contrées respectives ?

Certes, il faut le regretter, dans le vécu religieux, un certain simplisme exégétique et herméneutique peut, contre toute attente, déborder. On pense posséder le divin alors qu’il est, de par sa nature, transcendance. Quelle que soit son option religieuse, il convient de se poser d’abord en humain et de se profiler dans une compréhension ouverte et critique qui favorise le sens. Toute déliaison sociétale ou religieuse nourrit un discours susceptible de verser dans la haine. On entre dans l’ère de l’arbitraire où le sujet qui croit tout maîtriser, s’érige en connaisseur de tout et de rien.

Cependant, dans une autre sens, la stigmatisation religieuse paraît quelquefois empreinte de précipitation, de naïveté ou de mauvaise foi. L’invective contre l’islam en Afrique sahélienne est un discours dangereux puisqu’il exacerbe un regard à la fois frénétique et fanatique porté sur des généralisations grotesques. La critique des sources devient l’activité la moins prisée et par conséquent la moins vulgarisée. Nous entrons dans un monde ultra-médiatisé où règne l’instrumentalisation via des Fake-News avec le simplisme qui lui est adossé.

Parfois, selon l’engrenage médiatique et ses spirales à travers le monde, l’islam a été considéré comme consubstantiel à la violence. Cette métamorphose dans certains discours relève d’une ignorance très palpable des contours historiques ou d’un projet maléfique pour le Sahel et pour l’Afrique. Le Sénégal, pays en majorité musulman, n’accepte-t-il pas une saine cohabitation avec d’autres religions ? Or, ce pays d’Afrique de l’Ouest n’est pas une exception. Pourquoi tirer à boulets rouges sur les adeptes de l’islam pour les rendre responsables de ce marasme mondial alors qu’ils sont, tout comme les autres, assiégés et meurtris dans ces conflits qui voient avancer de faux visages ? La victimologie ambiante devrait s’enrichir de nouveaux concepts capables de regards plus critiques et plus subtils. Ceux-ci doivent être plus ouverts sur ce que nous sommes au Sahel actuellement. Opposer chrétiens et musulmans contribue directement à nourrir l’ignorance, à cultiver puis exacerber le conflit là où des personnes et des peuples de sensibilité religieuse différente ont longtemps appris à vivre ensemble et à partager la même culture.

 

Zachée Betche, essayiste camerounais

 

 

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