STENKA – L’écriture de la création

Jacques Stenka, produit de l’école occidentale, a su en oublier les influences pour imposer sa plastique, contribuant ainsi à ce que l’art africain ne disparaisse pas et soit, au contraire, l’essence même de son inspiration. N’ayant de cesse de magnifier l’Afrique, il reçoit et transmet au travers de ses œuvres les messages de ses ancêtres africains et égyptiens de l’antiquité, mettant en exergue la femme-mère-génitrice-prêtresse.

 

 

 

Onze ans déjà ! Un milieu d’après-midi d’harmattan sur Abidjan. La fournaise m’enserre dans son étau ; le feu est en moi, mon corps exsude des larmes de lave. Je vais vers une rencontre. Un Maître ! J’ai découvert son œuvre à Grand Bassam où se tenait une exposition permanente à l’ancienne poste, transformée en Galerie d’Art. Ce petit musée rénové il y a une quinzaine d’années recèle, m’avait-on dit, quelques peintures dignes d’intérêt.

Par un dimanche de grisaille, je me décidai, enfin, à découvrir ce musée. Quelques peintres locaux y exposaient au rez-de-chaussée. Je musardai d’un tableau à un autre sans éprouver ce choc émotionnel que l’on peut ressentir devant un tableau qui vous touche au plus profond de vous-même. Mes pas me menèrent naturellement au premier étage et là, ce que j’espère toujours en franchissant le seuil d’une salle d’exposition arriva : l’émotion à l’état pur ; troublée, émue, la gorge sèche devant ces couleurs, ces formes qui me figèrent sur place.

Je ne savais rien de lui ; je le découvrais. Mes yeux, mon âme étaient vierges. Je restais, médusée, devant ces créations sorties de l’imaginaire de l’Artiste. Je me sentais transportée à l’orée d’un monde inconnu. Ma curiosité me poussa à poser des questions à mon entourage. Qui donc était Stenka ? Mes interlocuteurs m’en  tracèrent un portait : chacun relatant des anecdotes  glanées de-ci, de-là. Mais qui était l’homme derrière la peinture, que voulait-il exprimer qui m’avait tant touché ? Il fallait que je le rencontre !

Je pensais qu’il me serait très difficile d’organiser une entrevue avec lui, mais la vie vous réserve, parfois, de très agréables surprises. Il a suffit d’une communication téléphonique d’un ami à qui je faisais part de mon vœu, pour qu’il m’invitât à le retrouver à  Bingerville. Nous nous sommes donné rendez-vous à une croisée de chemins. Un des élèves de Maître Stenka vint nous y  accueillir. Présentations faîtes, il s’appelle Charly. Nous montons un chemin de terre qui nous mène au sommet d’une colline luxuriante, nimbée d’une lumière éthérée. Beauté, calme et sérénité m’entourent comme un cocon.

Nous nous garons. Nous sommes arrivés ! Abidjan, sa pollution, son capharnaüm, son rythme infernal, me semblent loin. Je me retrouve dans l’Afrique que j’aime. Celle du déploiement des fragrances de la nature : parfums capiteux inimitables. Celle aussi des couleurs : des ocres lumineux, des rouges flamboyants, des verts profonds. Au loin tintent les sons de la vie. Une promesse architecturale émerge de son écrin de verdure : le musée de Maître Stenka.

 

 

Un détail vous frappera le jour où vous vivrez l’aventure de cette découverte. Le Musée de Stenka se trouve à quelques battements d’ailes d’oiseau du musée des beaux Arts de Bingerville. Hasard ? Non ! Samir Jacques Stenka est né ici. Un fil d’Ariane l’a ramené des beaux Arts de Paris au musée des beaux Arts de Bingerville. Il est de retour aux origines profondes de son être, de sa vocation, de son destin. Mon premier regard se pose sur un ensemble tout en rondeur : des arcades, des ogives, des courbes ; un berceau ! Le bâtiment, constitué de trois niveaux, est construit à flanc de colline. La structure est solide et saura résister aux outrages du temps. Pour y accéder, nous empruntons un pont suspendu. Etonnant cette passerelle qui semble, dans ce décor naturel, la transposition contemporaine des ponts de lianes ! Le désir me prend, ainsi que le respect de la coutume le veut en pays Yacouba, de me déchausser par déférence pour ce Vieux, artisan de cet admirable ouvrage. Je vais enfin le rencontrer.

Maître Stenka est assis. Je m’avance vers lui. Une poignée de main ferme, un regard échangé, un sourire effleuré ; les présentations sont faîtes. Déjà l’homme m’étonne. Tout de naturel !  Il est vêtu d’une simple tunique africaine et tient dans la main ce qui me semble être un sceptre de bois — j’apprendrais plus tard qu’il fut atteint, dans son enfance, de poliomyélite. Sa carrure est imposante et dans son visage transparaissent deux grands yeux d’une douceur insondable. Il me propose de visiter les lieux. Toujours en compagnie de Charly, je vais à la découverte de ce que je pressens être le réceptacle de l’œuvre de toute une vie. Et ça l’est, en effet ! « Dix-huit mille toiles entreposées sur deux niveaux de conservation », m’explique Charly. À l’entresol, l’air est agréable et une lumière diffuse nimbe des milliers de casiers où sont entreposées les œuvres. « Les toiles sont classées par ordre de création », commente Charly. Et je sens dans sa voix toute l’implication de son travail ! Les tableaux les plus récents reposent à la lumière. Les plus anciens semblent se cacher dans l’ombre. Nous atteignons quelques marches qui nous mènent à un grenier dont les contours s’évanouissent dans une opacité profonde. Une énergie puissante se dégage de ce lieu. J’ai l’impression de ressentir tout autour de moi des ondes : messagères muettes d’une existence vouée à l’Art. Le deuxième étage est une enfilade de pièces qui deviendront des salles d’exposition et des ateliers pour les jeunes étudiants des écoles d’Arts plastiques  de Bingerville et d’Abidjan. Ces derniers pourront, tout à loisir, s’y imprégner des œuvres du Maître et y développer leur propre créativité.

 

 

La visite terminée, Charly me reconduit vers Maître Stenka. Nous nous retrouvons assis l’un en face de l’autre. Je n’ai pas envie d’un entretien classique questions/réponses. Nous démarrons une conversation à bâtons rompus et il se raconte.

« Enfant, j’aimais regarder les nuages. J’y voyais des formes, des personnages. Après la pluie je sortais, inlassablement, observer la nature. Les dessins laissés par l’eau sur les feuilles me transportaient sur des rivages exaltants. C’était l’Ecriture de la Création ; j’apprenais cette écriture. J’observais aussi les murs peints, dégradés par le temps. J’y voyais des silhouettes, empreintes de nos aïeux, témoignage de leur passage parmi nous. Aujourd’hui  encore, je me nourris de la flore et de la faune qui m’entourent. J’écoute les vibrations de leurs sons. Si je regarde longtemps une tige, elle me parle, m’indique la voie à suivre. Il me fallait pouvoir retranscrire toutes ces représentations de mon imaginaire. Je suis allé dans une école d’Arts plastiques à Abidjan puis, pour parfaire mes connaissances, j’ai suivi pendant trois ans les cours de l’école des beaux Arts de Paris. Mon professeur était un peintre Russe : Maître Yankel. Je garde de lui d’impérissables souvenirs. Il m’a tout appris des techniques de la peinture. Malheureusement, mon imaginaire créatif s’est très vite senti bridé par ce que l’on nous imposait d’enseignement de l’École impressionniste. J’avais l’envie, le besoin de me retrouver dans mon univers. Dès la fin de mes études je suis revenu en Afrique ».

 

À ce moment, Maître Stenka fait une pause et j’en profite pour m’imprégner de la beauté de cette immense salle ouverte à tous les vents où nous nous trouvons. Rien n’est encore terminé, mais déjà je suis transportée dans un futur proche où j’imagine les œuvres exposées, les visiteurs contemplant les tableaux, les chuchotements, le partage d’un moment unique. Mes yeux vont au-delà. Nous dominons une vallée majestueuse avec au loin le miroir de la lagune. Un immense fromager élance ses branches vers les cieux ; parfait compagnon de cet univers magique qui nous entoure. La contrée semble habitée de génies ancestraux, qui la nuit tombée,  élisent domicile au cœur de cet auguste végétal.

La voix de Stenka me ramène au présent, où il semble lui-même revenir, et nous reprenons le fil de notre conversation. De ses débuts d’artiste peintre, il me raconte les difficultés à se procurer le nécessaire : pinceaux, tubes de couleurs ; tout l’équipement indispensable à la création de ses tableaux. « Très vite je n’ai plus eu les moyens d’acquérir les fournitures et matériaux essentiels à mon travail. J’ai fait l’option d’écouter mon environnement écologique pour inventer, à moindres frais, les moyens de ma peinture. Je concasse la pierre, travaille la terre et le kaolin et utilise des teintures pour vêtements achetées sur les marchés, à 50 FCfa. Dans un besoin irrépressible de création, j’ai un jour utilisé mes mains et n’ai jamais, depuis, cessé de le faire. Je suis en contact direct avec la matière. Je n’ai qu’à me laisser guider, les yeux fermés ; j’écris ma peinture. Une fois la toile achevée, jamais je ne la retouche. Je l’oublie. Je vis et me meure de mes tableaux ».

 À ce stade de notre entretien je ne peux m’empêcher de poser la question sur les sources qui nourrissent son inspiration. « Je vous ai dit, précédemment, que je me nourrissais de la nature environnante ; je ne m’en inspire pas. Pas plus que de mes pensées ; ni même de mes émotions. Je suis un canal avec l’au-delà. Je ne fais que retranscrire sur l’œuvre les messages que m’envoie l’Ordre Supérieur. Je n’ai pour mission que de léguer aux miens, par l’Ecriture, les mémoires de nos ancêtres africains».

 Mais vous-même, Maître, comment sera légué aux enfants de vos enfants cette œuvre de mémoire ? Vos toiles ne semblent pas particulièrement protégées des vicissitudes du temps. « Pour conserver mes toiles pour la postérité, j’y fixe, une fois terminées, une composition de latex pur. Cela ne dénature pas mon œuvre et lui donne une extrême résistance J’aimerais que leur durée de vie soit d’au moins 600 ans. Je fais construire ce musée pour que cet héritage y trouve refuge. Il sera mon testament aux générations futures. Oh bien sûr, les choses ne sont pas faciles. C.I. Télécom est mon seul financier depuis des années et les changements perpétuels de décideurs provoquent des retards constants dans l’acquittement des obligations. Il faut très souvent refaire les dossiers. Mais ne vous y méprenez pasje suis très reconnaissant à cette entreprise de m’aider à réaliser mon rêve ».

 Le temps a passé très vite et nous arrivons au terme de notre conversation. Jacques Stenka appelle Charly, me remercie de ma visite et me convie à revenir quand je le désire. Je n’ai pas envie de partir : il est des moments, dans la vie que l’on aimerait prolonger indéfiniment ! Je sais, toutefois, que « ce n’est qu’un au revoir ». Que retiendrais-je de ce Monsieur ? J’ai rencontré un être hors du commun. Stenka, son Art, une seule et même entité : une force prodigieuse couplée d’une simplicité, d’une modestie, d’une retenue qui ne peuvent qu’émouvoir les gens qui ont la chance de le rencontrer. Si son Art était un emblème, je le qualifierais de « Ralliement à la culture Africaine ».

  

Sophie Vaubourgoin, écrivaine.

Je ne peux terminer sans lancer un appel au nom de l’Art ! Vous qui lirez ces lignes, qui que vous soyez, contribuez à immortaliser cette œuvre en allant la voir, en en parlant autour de vous. Elle est le garant du passage à l’infini des racines profondes de la culture Africaine. Depuis la nuit des temps les Hommes font l’Histoire. Ces Hommes sont le socle de notre Humanité. N’avons-nous pas le devoir d’immortaliser leur quête ?

 

Par Sophie Vaubourgoin

 

 

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