Fermeture des frontières du Nigéria/Bénin: Une diplomatie qui marque le pas

Il n’est plus aisé de transiter par le Bénin pour se rendre au Nigéria. Depuis le 19 aout dernier, le géant voisin de l’est a fermé ses frontières terrestres avec notre pays. En marge du Ticad7 qui se tient au Japon, les deux chefs d’Etat se sont rencontrés à effet de trouver une solution au problème. Seulement, ce n’est certainement demain la veille de la réouverture des frontières entre les deux pays. A cause de la diplomatie peu efficiente déployée par Cotonou vis-à-vis d’Abuja. Une diplomatie qui marque le pas, chancelle et titube…

 

 

« Je donnerai mon cœur à celle qui connaitra ma valeur », proclame-t-on en amour. Et justement, les relations internationales, disons simplement la diplomatie, présente bien de similitudes avec l’amour. Les meilleures relations diplomatiques se développent entre deux Etats qui s’admirent et se respectent. Les Etats Unis et la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne, pour ne mentionner que ces deux exemples. Tout le contraire entre le Bénin et le Nigéria, deux pays que tout devrait unir : histoire, culture et surtout promiscuité-au sens positif du terme-Pourtant, entre le Bénin et son géant voisin de l’est, il n’a jamais été question de lune de miel .Pendant longtemps, les autorités d’Abuja ont toujours fait contre mauvaise fortune bon cœur en supportant les « caprices » d’un jeune frère, visiblement naïf quant aux relations de bon voisinage devant caractériser deux pays condamnés à vivre ensemble.

 

Une diplomatie de plume mouillée

 

A l’instar de la France et de l’Allemagne, le Nigéria et le Bénin devraient cultiver et développer une diplomatie sinon commune, du moins concertée. Hélas ! Et ce n’est point à cause du Nigéria si les deux pays ne regardent pas dans la même direction en matière de coopération. Plusieurs fois, les autorités d’Abuja ont manifesté la volonté d’entretenir avec le Bénin des relations plus solides, plus étroites. En retour, jamais le Bénin n’a donné l’impression de vouloir profiter officiellement et réellement des énormes opportunités à lui offertes par son fortuné voisin.

 

Sous le régime de Boni Yayi, les relations entre les deux pays ont connu un certains rayonnement, grâce à la modestie et au dynamisme de l’homme de Tchaourou. Les deux pays étaient parvenus à une étape où le Nigéria s’est montré favorable à considérer le Bénin comme son 37ème Etat fédéré.  En retour, le Bénin devrait considérer le Nigéria comme son 7ème département- il y en avait 6 dans le temps. Avec toutes les conséquences économiques inhérentes à un tel statut. Rares sont les Béninois à comprendre que le Bénin aille jusqu’au Venezuela chercher du pétrole, alors que l’or noir coule à flot, comme de l’eau, au Nigéria…

L’ancien chef de l’Etat se rendait régulièrement chez le voisin de l’est aux fins de sauvegarder et de maintenir les bonnes relations entre les deux pays. Pendant la décennie 2006-2016, presqu’aucun nuage n’a assombri le ciel on ne peut plus serein des relations diplomatiques et surtout économiques entre les deux pays. Boni Yayi a décoré Aligo Dankoté  en tant que premier africain milliardaire en dollars US. L’ex chef de l’Etat béninois a su maintenir les deux sociétés, fruits de la fructueuse coopération bénino-nigériane, la cimenterie d’Onigbolo et la société sucrière de Savè, alors à un doigt de fermer boutique. La coprospérité restait un concept à défendre et à promouvoir. C’est dans la même dynamique que l’opérateur GSM nigérian GLO reçut l’agrément pour s’installer au Bénin.   Le prédécesseur de Patrice Talon était conscient que le Bénin ne peut survivre sans son voisin de l’est. Au même moment, il admettait que le Bénin devra cesser d’être un Etat dépotoir et la source de la contrebande qui étouffe l’économie nigériane.

 

Curieusement, malgré toutes les conditions favorables offertes  par le Nigéria au Bénin, aucune politique économique conséquente n’a été mise en œuvre pour arracher et conserver définitivement la main tendue du voisin de l’est. On a beau fouiner au ministère des affaires étrangères, aucun département n’a été créé, spécialement destiné aux relations économiques avec le Nigéria. Tout au moins aurait-on pu nommer un « Monsieur Nigéria ». Il n’en est rien. On en était là quand vint la rupture.

 

Et la coupe fut pleine  

 

Souvenons-nous. Au début de son mandat, le volet « diplomatie » passait carrément pour quantité négligeable chez Patrice Talon. Le chantre de la rupture se montrait rarement aux rencontres sous régionales, voire internationales. Ses laudateurs et autres thuriféraires évoquaient « le style Talon ». Drôle de style pour un nouveau chef d’Etat qui se refuse à soigner les relations de bon voisinage autour de lui.

A l’occasion d’une réunion à Cotonou des anciens chefs d’Etat africains, coalition dont Nicéphore Soglo-autre ancien président de la république-assurait la vice-présidence, l’ex chef d’Etat nigérian, Oluségun Obasanjo, exprima le désir de rencontrer Patrice Talon. Cette rencontre n’eut jamais lieu, simplement parce que l’audience par lui sollicitée ne lui sera jamais accordée par le président béninois, en l’occurrence, Patrice Talon. En relations internationales, de tels actes s’oublient difficilement.

 

Or, en diplomatie, rien n’est jamais acquis ad vitam aeternam. Les Nigérians ont commencé par se méfier d’un chef d’Etat qui donne l’impression de vivre sur un ilot à la Robinson Crusoé. Le ton monte au Nigéria. D’abord, le ministre nigérian de l’Agriculture, Audu Ogbeh . En juin 2018, sans la moindre décence diplomatique, le ministre indexa un pays frontalier qui menace l’économie nigériane du fait de ses importations massives de riz qu’il réexporte vers le Nigéria. Pratique qui, à terme, nuit à l’économie nigériane. Ce ministre dira en substance ceci : «Notre autre problème est la contrebande. Actuellement, il y a un de nos voisins qui importe du riz plus que la Chine. Pourtant, on ne consomme pas de riz étuvé dans ce pays mais du riz blanc. Ils utilisent donc leurs ports pour nuire à notre économie. Il y a donc une urgence et je le dis maintenant parce que dans quelques jours, vous entendrez que la frontière est fermée. Nous allons la fermer pour vous protéger, nous protéger et aussi protéger notre économie malgré tout ce que vous allez entendre de négatif sur internet ».Le ministre voilait à peine sa menace. Pourtant, aucune voix du côté de Cotonou ne donna le change au ministre nigérian de l’agriculture. Et aucune mesure ne fut prise non plus pour prévenir le danger pourtant imminent.

 

Un an plus tard, soit précisément  le samedi 8 juin 2019, à l’occasion de la «Table ronde consultative sur la croissance de la CBN», tenue à Lagos, au Nigeria, l’homme d’affaires et milliardaire, Aliko Dangote, profitera de cette tribune pour fustiger à nouveau  l’attitude du Bénin. Selon la première fortune africaine, le Bénin favorise la contrebande vers le Nigéria, ce qui fragilise le tissu économique de ce géant Etat de près de 200 millions d’habitants. Jetant le pavé dans la marre béninoise, Dangoté va déclarer : «Aucun pays ne peut survivre avec un voisin comme la République du Bénin… Leur principal travail est de faciliter la contrebande ». Le milliardaire conclut ses propos, derechef : « Le plus grand défi pour l’économie du Nigeria est de mettre un terme à la contrebande organisée par le Bénin vers le Nigeria». Tout de même. Ça commençait par faire trop. Et toujours aucune réaction du côté des autorités béninoises. Silence radio. Silence coupable. Preuve que le Bénin se reprochait certainement des choses.

 

Et ce qui devrait arriver arriva

 

Ce fameux «nous allons prendre des mesures draconiennes contre le Bénin pour éviter la contrebande » du milliardaire Ali Dangoté semble bien se dessiner en filigrane à travers les dernières mesures de fermeture des frontières décrétées depuis le 19 août 2019.

En effet, depuis ce jour , le gouvernement fédéral s’est engagé dans des projets visant à fermer les frontières terrestres à l’échelle nationale dans le cadre de mesures visant à renforcer la sécurité nationale et la sécurité des citoyens et à lutter contre les activités criminelles.

 

Le mouvement coordonné par le Bureau du conseiller national à la sécurité (ONSA) vise, selon une source, à prévenir les activités des bandits, les migrations illégales, l’afflux d’articles prohibés et à renforcer la sécurité des communautés considérées stopper l’importation du riz qui est interdite. Ces mesures, il faut le dire, concernent surtout le Bénin et notamment le port de Cotonou, véritable porte d’entrée de divers produits destinés en réalité au gigantesque marché nigérian.

Ces nouvelles mesures de fermeture des frontières terrestres dureront dans un premier temps, 28 jours à compter du 19 août 2019. Cette fermeture ainsi que les restrictions de mouvements, seront exécutées conjointement par tous les services de sécurité et de renseignement du gouvernement fédéral et viseraient à maitriser les mouvements de personnes suspectes, allusion faite sans doute au groupes et mouvements terroristes. Les autorités fédérales ont par ailleurs envisagé, dans le cadre de cette opération, mettre sous contrôle toutes les zones jusque-là non habitées le long de vastes étendues de communautés frontalières, à travers des actions concertées entre les structures des armées et des renseignements, le partage d’informations, la coordination et le soutien entre les différents services.

 

Dès la mise en œuvre des nouvelles mesures de fermeture de la frontière Bénino-nigériane par le président Buhari, son homologue du Bénin, le président Patrice Talon, se rend à Abuja pour y rencontrer le chef de l’Etat fédéral , connu pour son nationalisme surtout en matière économique ; lui qui  a multiplié les menaces de rétorsion à l’endroit  de ses voisins et particulièrement en ce qui concerne le Bénin, relativement à certaines pratiques considérées comme frauduleuses.

Trop tard. Médecin après la mort. La tentative de Patrice Talon de dénouer la situation le 20 aout 2019 resta infructueuse.

 

Pendant ce temps, les conséquences de la fermeture des frontières sont immédiates. Les Béninois crient leur ras le bol. Le 24 du même mois, les deux chefs d’Etat se retrouvent au Japon, dans le cadre du TICAD. Patrice Talon tente à nouveau sa chance. Il sollicite et obtient une audience accordée par Buhari. Les deux personnalités discutent, échangent à propos de la situation un rien peu confortable pour le Bénin. Mais Buhari resta très ferme, contrairement à ce que dit la présidence du Bénin. La réouverture de la frontière est conditionnée à l’effectivité des mesures prises par le Bénin pour empêcher la réexportation du riz vers le Nigeria à partir du Bénin. Et là aussi, c’est la version officielle, car en vérité, personne n’était à la rencontre entre les deux chefs d’État ; pas même le ministre des affaires étrangères qui en fait le compte rendu. C’est dire que le sermon pourrait bien aller au-delà du riz. Alors, le bout du tunnel, ce n’est certainement pas proche.

 

Vincent Mètonnou.

 

 

Source: http://ladepeche.info

 

La Dépêche (Bénin)

 

 

 

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