KOFFI GAHOU: Un couteau suisse des arts s’en est allé

On le savait un peu souffrant mais la nouvelle de sa mort, survenue samedi 24 août dernier, a surpris plus d’un. Koffi Gaou a tiré sa révérence dans sa 72e année. Comédien, dramaturge, cinéaste, plasticien, tapissier, sculpteur, auteur, Koffi Gaou se définit lui-même comme « artiste créateur polyvalent ». Moulé très tôt dans l’art, il ne s’en est plus décroché depuis cinq décennies, malgré les vicissitudes et les péripéties. Retour sur le parcours atypique de ce monument.

 

 

Né le 22 octobre 1947 à Cotonou, Koffi Gahou découvre le bonheur des planches en 1960 à Athiémé alors qu’il était en classe de CE 2. Tout est parti des activités récréatives de fin d’année au cours desquelles on lui confia le rôle de boy dans une pièce qu’il jouera à merveille. Il prend goût au théâtre mais dans le même temps, son amour prononcé pour le dessin était déjà remarquable à l’école. S’il pouvait se faire bastonner en privilégiant le dessin au détriment des leçons à la sortie des cours, ce n’est pas sa mère ménagère qui renoncera aux reproductions de dessins de layette avec du papier carbone sur le tissu qu’elle brodera. Ainsi, Koffi Gahou sera amené à réaliser diverses maquettes, des objets utilitaires de catalogues. Il s’intéressera également à la menuiserie dans sa maison familiale maternelle à Cotonou puis à l’orfèvrerie dans la maison familiale paternelle au quartier Hountondji à Abomey.
Acteur de théâtre, il joue toutes sortes de rôle : paysan, esclave, griot, chef de l’Etat, ministre, officier de l’armée, maire, directeur d’école, notable, etc. Il a évolué à l’Ensemble théâtral et universitaire Les Cerveaux noirs à Porto-Novo en participant à la représentation des pièces osées comme Yovo Héluwé, Akôwé Héluwé, Koï-gnan, en passant par le Collège Père Aupiais de Cotonou où son rôle dans Antigone n’est pas passé inaperçu. Il crée la troupe I Flambeaux au Collège Notre-Dame de Lourdes de Porto-Novo en 1973 et une pièce dénommée Jeunesse africaine, libère-toi !, en pleine période révolutionnaire. L’année suivante, il initie l’Ensemble artistique polyvalent Zama-Hara toujours à Porto-Novo qu’il a dirigé dix ans durant avec comme créations les pièces telles que Tomabu, Aïtchédji, Oni-Baba, Assez !, Au nom de Dieu, L’étudiant de Sowéto.
En bon citoyen, Koffi Gahou effectue son service civique et militaire entre novembre 1976 et février 1977, formation au cours de laquelle il initie et dirige l’ensemble culturel de la troisième promotion. Le succès du spectacle lors de la soirée de clôture est éclatant.
Du théâtre au cinéma, il n’y a qu’un pas que Koffi Gahou franchit rapidement. Il fait son apparition à l’écran dès 1979 dans plusieurs films : documentaires et fictions comme Demain Espoir (1984) réalisé par Thomas Akodjinou ; A Malin, malin et demi (1984), une production de l’Ortb inspirée d’un conte de Jean Pliya ; Tout, de suite (1985) réalisé par Fréjus Anagonou ; Il était une fois, la forêt de Francis Zossou (Ortb, 1993). Mais c’est le long métrage Ironu, de François Sourou Okioh qui révèlera davantage son talent.
Plus tard, on l’aperçoit dans Barbecue Pejo (1999) de Jean Odoutan, dans la série télévisée Taxi-Brousse (1996-1999) ; Mes racines (2009) de Prince Ogoudjobi ; Guélou, le Précipice de Serge D. Yéou ; Retour du roi (2014) de la Direction nationale de la cinématographie, et récemment Come back home (2017) de Towa Tindjilé, etc. Mais l’amour pour le dessin reprendra droit de cité chez lui, avec à la clé la création des ateliers d’arts plastiques « Tenture et Décoration » à Porto-Novo.

 

Tapissier et passeur

 

Déniché, Koffi Gahou participe dès 1977 à plusieurs expositions individuelles et collectives. Sa tapisserie en tissus appliqués cousus à la main est bien appréciée au Festival des arts nègres et de la culture (Festac) de janvier 1977 à Lagos et plus tard en août-septembre 1980 à Luanda en Angola, en 1987 à Paris au Centre d’études africaines de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, en 1989 à Bourg-En-Bresse lors du « Dialogue Nord-Sud et Bicentenaire de la Révolution française » et à Reims en France lors du bicentenaire de la Révolution française en hommage à Toussaint Louverture puis en 1991 lors de la quatrième biennale de la Havana à Cuba.
Siao 1992, biennale des arts plastiques africains (Grafolies) à Abidjan, biennale de l’Art africain contemporain (Dak’Art) au Sénégal, sont également des festivals au cours desquels ses œuvres ont été appréciées. Grâce à son art, le plasticien connaîtra également la Guadeloupe lors du premier festival africain de Saint Martin, le Musée de la tapisserie à Tournai et la Vennerie de Bruxelles.
De la tapisserie, l’artiste polyvalent met le pied à l’étrier à la sculpture et se fait remarquer au salon des créateurs africains d’Abidjan. Il initie en 1994 au Centre de promotion de l’artisanat de Cotonou, l’exposition « De la Mémoire du Bois d’Ebène à l’Esthétique du Bois de Teck ». Ses sculptures et toiles de tapisserie forceront l’admiration à Arnhem au Pays-Bas en 1998 lors du festival « Magie en mystiek uit donker Africa » puis au Carrefour européen des arts textiles à Sainte-Marie-Aux-Mines en Alsace (France).
En 2005, de nombreux visiteurs des stands de l’exposition faite dans le cadre des 30 ans de la Cedeao au Nigeria ont apprécié la qualité de ses toiles comme lors de l’exposition individuelle Couleurs et lignes incantatoires à Cotonou, dans le cadre de ses trente ans d’arts plastiques. D’autres expositions, thématiques ou non, suivront.
Mais un peu plus tôt, mu par la volonté de passer la main, Koffi Gahou a créé les Ateliers Arts et métiers ByKof, Koffi Théâtre Ateliers (Kothéat) et l’association Action culturelle pour le développement africain (Acdaf) à Val de Marne en France.
Parallèlement à ses œuvres, l’artiste publie plusieurs réflexions dans les journaux depuis 1990 sur le professionnalisme dans le milieu artistique, les enjeux culturels de l’économie. En 2005, il signe son premier livre Culture, développement et démocratie au Bénin, paru aux éditions Acdaf. Depuis 2017, il a traîné le manuscrit de son essai Atchakpodji – Arts Culture Tourisme- Une vision économique, à la recherche de financement pour son édition.

 

Militant et anticonformiste

 

Koffi, enfant né un vendredi, se définit comme naturellement « têtu ». Malgré l’éducation digne d’une formation militaire reçue au milieu des siens : père rigoriste, mère tenace, grands-frères taquins, Koffi Gahou n’est pas du genre à se laisser faire. Et ce caractère, il l’a gardé jusqu’à la vieillesse : lui qui ne fait pas la langue de bois. Il est connu dans le milieu artistique pour son franc-parler ; ce qui lui vaut l’admiration de certains et naturellement la haine d’autres.
Cependant, Ahouangan (combattant), Daah (sage ou chef de collectivité depuis trois décennies) comme l’appellent les intimes, Koffi n’est pas moins sage. « Ne croyez pas que je n’ai pas de sagesse ; au contraire, je suis un sage mais je ne peux m’accommoder à tout », a-t-il confié, avant de s’interroger : « Et qui est le plus sage ? Celui qui accepte tout ou celui qui décidé de ne rien de rien accepter ? La résignation est-elle une sagesse ? ». « Des fois, j’ai envie de croire que la sagesse est une autre forme de folie », rectifie-t-il, citant Eugène Ionesco dans Formidable bordel. « Une folie qui m’aurait projeté de la sorte devant vos yeux ou natif de balance, je monte et descends à gauche, à droite ; m’équilibre sur une scène, ou autour d’une exposition, aussi par la plume par devoir, par passion de la libre expression », ajoute-t-il en parlant de lui-même.
Pour Koffi Gahou, le développement qui ne puise pas le fondement dans la culture est voué à l’échec. A travers réflexions, rencontres avec les autorités, l’artiste ne rate aucune occasion pour attirer l’attention des décideurs sur la place qu’il estime que ces derniers doivent concéder aux artistes dans les choix des politiques. Pour lui, il est inconcevable de penser la culture à la place des hommes de la culture. Autrement, les préoccupations de ces derniers ne seront pas être prises en compte.
La vision de l’artiste pour le développement des arts et de la culture et par conséquent le développement en général, se trouve consigné dans son ouvrage intitulé Arts, cultures, tourisme. Une vision économique. C’est la version rassemblée et approfondie de plusieurs réflexions développées lors de conférences diverses ou parues dans des journaux de la place. C’est la suite logique de l’opuscule Culture, développement et démocratie au Bénin.
A l’avènement du Nouveau départ, l’acteur culturel s’attendait enfin à une prise de conscience mais il disait être déçu du peu d’importance accordée au secteur culturel. Du haut de ses quarante-neuf ans d’animation culturelle qu’il appelle « sacerdoce artistique laïc », il y parle de l’art, de la culture et du tourisme, trois choses qui, selon lui, vont de pair. Dans le développement de l’Afrique et du Bénin en particulier, ce qui manque, c’est la vision économique de la culture, selon lui. « On prend la culture comme un passe-temps et on nomme qui on veut comme ministre de la culture. Le premier ministère qui doit être à côté de la Présidence de la République, c’est le ministère de la Culture parce que chaque Etat est définit par sa culture, après son drapeau », dénonce Koffi Gahou. « La culture fait sa souveraineté ; la culture est fondamentale. Lorsqu’on ne comprendra pas les enjeux des arts, de la culture et du tourisme, nous ne pouvons pas nous développer », soutient-il.
Koffi Gahou s’est toujours illustré par son militantisme non seulement pour susciter les vocations et aller vers le professionnalisme, mais aussi et surtout faire reconnaître la place des artistes béninois dans un pays où la majorité des créateurs d’œuvres de l’esprit tirent le diable par la queue et leurs mérites ne sont reconnus généralement qu’à titre posthume. L’une de ses fiertés est sans doute l’adoption en 2011 par le gouvernement du statut de l’artiste, après sept ans de combat et d’abnégation fait d’échanges et surtout de lobbying.
Mais l’artiste engagé ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Malgré le poids de l’âge, il s’est battu depuis 2012 jusqu’à sa mort pour l’élaboration et l’adoption du statut de la Maison de l’artiste au Bénin. Une vie artistique bien remplie, en somme. Salut l’artiste !

 

Par Claude Urbain PLAGBETO

 

 

Source: http://www.lanationbenin.info

 

La Nation (Bénin)

 

 

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