LIVRE – Le fantôme de Cotonou de Marcus Boni Teiga

Marcus Boni Teiga, auteur de plusieurs ouvrages, a publié "Le fantôme de Cotonou" aux Editions NEI/CEDA à Abidjan en Côte d’Ivoire en 2016. Une oeuvre romanesque qui aborde, entre autres, un sujet éminemment politique et qui est toujours d’actualité en Afrique : les dérives dictatoriales de ceux qui accèdent au pouvoir. Sélectionnée parmi les cinq finalistes du « Prix Ivoire pour la littérature africaine d’expression francophone », ce livre a reçu le « Prix de l’édition au Salon international du livre d’Abidjan » (SILA) de la même année.

 

« Attirés par ce qu’il y avait de bizarre dans la forme qu’ils devinaient, ils s’en approchèrent en hésitant. L’un d’eux, plus gaillard que les autres, approcha sa pirogue tout près de la chose, scruta le tas et, tout à coup, se retourna vers ses camarades, les yeux exorbités !

–  Les gars, hé les gars, le tas là, y’a pas vie dedans… Hé ! Ça c’est Akowé[1] puissant même, Ewlizo[2]… C’est ministre, yin dessou Dintérieur-wê !

– C’est Ministre Nouvonon qu’est couché comme ça ! Grand type là, Oga kpata kpata [3]de police ? s’exclama l’un des pêcheurs présents.

– Si c’est patron des policiers, pouffa un troisième comparse, y cherche quoi sur tas de merde ?

–Ounfo[4], Jean-Miché Kankan a dit « On monte on descend, un cadavre doit mourir », c’est ça la vie, hein… Ti fais gros dos ou ti fais pas gros dos, ti va mourir quand même. Don c’est mieux pas fais gros dos pour mierder le monde comme ça dans la vie, non ? Qui pleurer pour lui ? Y’a pas beaucoup dans Bénin-là, ooh ! »

 

Ainsi débute Le fantôme de Cotonou de Marcus Boni Teiga. Dans une narration toute particulière, l’auteur met son lecteur tout de suite dans le bain de cette tragi-comédie mâtinée de «béninoiserie». Il l’entraîne sur un terrain qu’il connaît très bien : l’univers sociopolitique africain.  Longtemps journaliste politique et grand-reporter à travers l’Afrique, il s’arc-boute sur l’exemple d’un régime dictatorial de son pays pour parler sans complaisance aucune des comportements de certains chefs d’Etat africains, de leurs ministres, et de leur soldatesque vis-à-vis des citoyens de leurs pays qu’ils ont vite fait de transformer en sujets, voire en esclaves. Lesquels citoyens n’ont plus d’autre choix que de soumettre et de se taire pendant qu’ils violent leurs droits, pillent et gaspillent les ressources publiques ou de se rebeller par tous les moyens et d’entraîner ainsi parfois de violentes guerres civiles avec leurs corollaires sur le développement du continent africain. La figure de l’un de ses nombreux dictateurs africains est représentée ici par l’inénarrable Koutchokou.

 

« Son Excellence, Monsieur le président de la République, Koutchokou dit Demi-dieu — surnom qui était parvenu à ses oreilles et que, dans sa mégalomanie démesurée, il avait pris au premier degré, le flattait — était un dictateur-né. Court de taille, trapu, la tête comme le fruit d’un rônier, les joues saillantes, les lèvres lippues, les yeux protubérants, il était le parfait archétype de ceux à qui il ne faut jamais confier le destin d’une communauté, a fortiori d’un peuple. Cet homme à la fois alcoolique et colérique était pourtant celui que toute la classe politique, toutes tendances confondues, avait plébiscité lors du scrutin présidentiel qu’il avait remporté avec 76% des suffrages ».

 

On connaissait le prolifique journaliste et écrivain N’Piénikoua Marcus Boni Teiga comme spécialiste de l’Histoire de la Nubie antique, poète, conteur et essayiste. Il signe avec Le fantôme de Cotonou son premier roman.  En s’inspirant de l’univers à la fois fantomatique et mystique qui a bercé son enfance et qu’il agrémente de son humour, et de son imagination foisonnante. S’il campe son roman dans un pays réel qu’est son Bénin natal et berceau du vaudou ainsi que dans une partie de l’Afrique de l’ouest, la quasi-totalité de la trame ne relève que de la pure fiction. Ce passionné de mythes anciens et de traditions africaines, ancien Secrétaire général de la Communauté nationale du culte vaudou du Bénin (CNCVB) y joue avec sa connaissance des hommes, des situations et des époques.

 

Face à un président autocrate qui opprime et affame son peuple sans aucune perspective d’émancipation et de libération, son personnage, héros fantomatique, intervient pour délivrer le peuple de son martyre. Á la liste des ministres de Demi-dieu retrouvés morts dans la lagune de Cotonou qui s’allonge, va se succéder alors un appel presque international à candidatures pour débarrasser le pays du fantôme suspecté d’être à l’origine de ce carnage organisé. Au fur et à mesure que les victimes se comptent dans l’entourage immédiat du président de la République, il sent, lui-même, sa fin s’approcher dangereusement de jour en jour…

 

Depuis le temps du marxisme-léniniste et de son Parti de la révolution populaire du Bénin (Prpb) au début des années 1970, jusqu’à l’avènement de la démocratie à la fin des années 1980, en passant par différentes guerres qui ont secoué l’Afrique de l’ouest, tous ces événements et époques ne sont que des prétextes dont se sert N’Piénikoua Marcus Boni Teiga pour tisser sa narration. Il en profite également pour nous plonger dans les souvenirs de son Afrique authentique et profonde, où s’allient fantasmagorie et mysticisme. Avec en transversale, une rétrospective des événements qui ont secoué, ces dernières années l’Afrique de l’ouest, sans oublier, bien sûr, le sel indispensable à son roman : l’histoire d’amour rocambolesque.

 

[1] Akowé : grand commis de l’État, intellectuel ou évolué, en langue fon

[2] Ewlizo : ça commence en langue fon

[3] Oga kpata kpata : super, patron en langue yorouba

[4] Ounfo : grand-frère en langue fon

 

Par S. C.

 

 

Titre : Le fantôme de Cotonou

 Auteur : Marcus Boni Teiga

 Editeur : NEI/CEDA, Abidjan 2016

Langue : Français

978-2-84487-719-2

Prix: 7,00 €

 

 

A lire aussi:

 

LIVRE : Carmen Fifonsi Aboki (CFA) de Carmen Fifamè Toudonou

 

LIVRE : PATRIMOINE Le legs de l’Afrique Noire à la Grèce et la Rome antiques de Marcus Boni Teiga

 

LIVRE: Koutammakou, Lieux sacrés

 

LIVRE : Mes étoiles noires De Lucy à Barack Obama de Lilian Thuram

Commentaires