VIOLENCE ISLAMISTE : Lorsque la terreur passe par la mutilation du corps féminin

 

Zachée Betche, essayiste camerounais

 

Avec le terrorisme, l’on semble entrer dans un processus d’accélération apocalyptique. Il n’y a à proprement parler aucune événementialisation précise, tant le « 11 septembre » se répète partout où l’on évoque la présence d’une de ses ramifications. L’observation et l’analyse du fait terroriste dans cette contemporanéité somment  l’esprit lucide d’admettre que le basculement islamiste est parti pour durer.

 

  1. A partir de Boko Haram

 

La version boko-haramienne de cette calamité du XXIe siècle naissant poursuit ses gestes sur fond de barbarie inqualifiable. De cette nébuleuse qui ne tarit d’entreprendre la mort, l’on compte des victimes par milliers.

Seulement, au cœur de cette métamorphose du chaos, l’on semble franchir chaque jour des rubiconds différents rivalisant de significations extrêmes et choquantes.

On sait, en Asie, comment les femmes yézidies du Kurdistan irakien ont subi de nombreuses formes d’humiliation. Passant de la capture sous le mode terriblement animal à toutes sortes d’exhibition comme si elles étaient par dessus bord des trophées de guerre. On sait aussi comment les lycéennes de Chibok au Nigéria se sont faites traiter dans leurs geôles soudaines ayant changé à jamais leur trajectoire de vie. Rien, de toute évidence, n’est excusable dans ce chapelet de griefs.

 

Malgré la mort dans d’horribles conditions à chaque fois renouvelées et dont il serait obscène de décrire les détails inhérents, il se passe quelque chose de nouveau dans le Nord-Cameroun. Certes, dans différents contextes, l’esclavagisation de la gente féminine est opérationnelle. Mais son avilissement se poursuit et passe à une étape encore insoutenable : l’inscription d’un symbole encore indéchiffrable sur le corps.

A Kangaleri, localité perdue dans le Mayo-Sava (circonscription administrative frontalière à l’Etat de Bornou au Nigéria), des femmes, malencontreusement advenues dans le face à face avec l’hydre terroriste, se font couper les oreilles. Souvent, en dehors du contexte terroriste, l’on a entendu parler d’excision, sorte de design intime qui renvoie à la soumission de la femme. Cet acte inacceptable, dégradant et digne d’être sévèrement décrié se déroule en certains milieux musulmans. Mais comment interpréter cette méthode de mutilation dont est victime l’oreille et qui ne souffre d’aucune comparaison d’avec ces piercings (pas l’excision bien entendu) habituel ? L’on ne peut qu’esquisser des significations encore hypothétiques et plus ou moins rapprochées dans leur énumération et leur compréhension.

 

  1. Articuler quelques hypothèses

 

La piste juridique surgit en premier. Les châtiments varieraient-ils en fonction des délits ? Sujet à interprétation, la charia ne s’applique pas dans tous les pays d’obédience musulmane encore moins de la même manière. Risquons ici l’hypothèse de son application dans sa version la plus primitive. La proximité d’avec l’Etat de Borno où la secte islamiste dicte sa loi en de micro-espaces conquis justifierait ce comportement digne des dynasties radicales obscurantistes. Cette piste pourrait alors se définir comme le triomphe de la traduction d’un châtiment dû au « manque d’attention » dont l’oreille, prioritairement et symboliquement, cristallise l’organe sensoriel. Juridisme ou pas, un pas dans la cruauté vient d’être franchi. Dans l’histoire humaine, la loi du talion (signifiant en latin « tel » ou « pareil ») appartient au registre de ce mythe infra-humain.

 

La seconde piste pourrait être simplement celle qui est assortie à l’insignifiance légendaire de l’hydre terroriste qui crache sa haine et sécrète sa détestation de la liberté humaine. Boko Haram pourrait ainsi signifier l’arrogance de sa profonde abjection. Ces oreilles de femmes amputées pourraient paraître comme une avancée dans l’ère d’une esthétique de l’horreur.

 

La troisième piste, serait celui du message subliminal de sa présence féroce. Au plus fort de la lutte que leur mènent les Etats souverains ainsi que les populations locales converties en comités de vigilance, le mouvement  se livrerait dans une communication encore plus obscène, dans le but de choquer davantage ; ce qui est le propre du terrorisme dans son acception primitive. Il s’agit d’introduire du neuf dans sa phénoménologie.

 

La quatrième piste enfin. Plus que la présence redoutée, Boko Haram ne se limite pas au fait que ces hères ne puissent plus entendre de l’oreille ; c’est-à-dire user de leur sens auriculaire. Tout est fait pour que leurs corps parlent et crient sempiternellement leur blessure. A l’image des crimes de guerre à l’Est de la RDC où la profanation du vagin s’est muée en arme. Cette cruauté, à l’ère de la post-vérité,  montre avec une profonde méchanceté que  l’indifférenciation provoque l’oubli de la spécificité du corps féminin. La barbarie ressuscite cette mémoire universelle sur la femme. Et si c’était symboliquement cette Theo tokos (mère de Dieu) catholique, cette Marie (ou Mariam) dont la dix-neuvième sourate porte le nom, qui est ici persécutée ? Il est imposé une entorse tragique à la féminité de ces hères – qui oserait épouser une femme amputée de l’oreille dans ce contexte ? – et à leur humanité. Dans les pays sahéliens, la boucle d’oreille participe de l’esthétique féminine. Ainsi, cette mécanique de dés-esthétisation du corps passe par la mutilation de l’organe auriculaire. Ceux qui les verront, – hommes, femmes, enfants, proches ou lointains – devront alors se poser la terrible question du pourquoi ? Et c’est bien là que le message de l’horreur retentira aussi longtemps que ces dames vivront. De la féminité, on collera l’anti-féminité ou le basculement de la beauté qui leur est naturelle vers la laideur, autre visage de l’insignifiance. Mais il s’agit d’une insignifiance qui hurle, qui s’exprime dans leur silence mortifère et leur regard hagard.

 

En conclusion, l’évocation du malheur de la femme en contexte terroriste ne signifie en rien l’instauration d’un débat autour de la concurrence victimaire. Il n’est d’aucune utilité de se morfondre dans des considérations ou des pièges inhérents à la problématique du genre. Tant de personnages, aussi masculins, font les frais de ce projet diaboliquement ficelé. Ce comportement ultra-suprémaciste des pourfendeurs de la paix fait de tous, sans exception,  des sous-êtres. Car même ceux qui prétendraient manifester leur adhésion à une telle idéologie – s’il y en a véritablement une – passeraient à la trappe de l’ultime mécanique sépulcrale qui défraie la chronique.  C’est même à  se demander jusqu’où l’islamisme conquérant actuel connaît le Coran dont il se revendique.

 

Zachée Betche, essayiste 

 

 

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