La chronique du blédard : Pétrole, blé tendre, souveraineté et complot

 

Akram Belkaïd

 

Dans le tumulte actuel auquel est exposée l’Algérie, deux informations méritent réflexion car elles permettent de balayer sans peine les péroraisons de ceux qui nous dirigent et de ceux qui s’agenouillent à leurs pieds. On parle ici de sujets concrets qui doivent alimenter une réflexion à propos de l’obsession – largement partagée y compris en dehors du pouvoir – du « complot » qui menacerait le pays. Il s’agit de la nouvelle loi sur les hydrocarbures et de l’importance des importations de blé tendre français.

En ce qui concerne les hydrocarbures, le gouvernement affirme que cette nouvelle loi a pour but d’attirer plus d’opérateurs étrangers en leur proposant de nouvelles conditions notamment une réduction du nombre de contrats possibles ainsi qu’une simplification fiscale, autrement dit la promesse de payer moins d’impôts. Au dire du ministre de l’énergie Mohamed Arkab, ces conditions « attrayantes » ont été pensées en concertation avec les « cinq meilleures compagnies dans le monde » (sic). Pour autant, le monde du brut ne semble guère impressionné et semble en attendre (exiger) plus.

Depuis la fin des années 1980, l’Algérie s’éloigne inexorablement de son modèle pétrolier adopté avec la nationalisation des hydrocarbures du 24 février 1971. Chaque loi, chaque réforme, vise ainsi à redonner un peu de ce qui avait été enlevé jadis aux compagnies étrangères. Certes, les réserves de brut et de gaz naturel appartiennent au pays mais le régime des concessions ou les contrats de partage de production entre la Sonatrach et des compagnies étrangères sont de bien utiles outils pour contourner les grands principes de souveraineté et de monopole.

En 1997, Manuel Marín González, alors vice-président de la Commission européenne, déclarait à un parterre de journaliste que l’objectif de l’Union européenne (UE) était de convaincre l’Algérie de privatiser la Sonatrach. Bon an, mal an, cet objectif est toujours d’actualité car Bruxelles considère que seul un abandon du monopole étatique algérien sur ses hydrocarbures garantira l’approvisionnement énergétique à long terme de l’Union européenne. D’autres considérations, plus politiques, étayent ce souhait notamment l’idée que la privatisation de la Sonatrach sonnerait le glas des intérêts rentiers qui bloquent la démocratisation de l’Algérie. Cette opinion trouve un écho favorable aux États-Unis où domine (encore) l’idée que la démocratie va de pair avec la libéralisation des marchés.

Dans cette confrontation d’intérêts, l’Algérie ne fait donc pas totalement ce que lui demandent l’Europe et les États-Unis. Mais elle accepte des concessions de manière régulière. Ceux qui ne cessent de parler de souveraineté nationale et qui fustigent une pauvre députée française égarée dans le bouillonnement algérien sont les mêmes qui organisent, dans l’opacité, des transferts de souveraineté dans des conditions pour le moins contestables. Car, en effet, de quel droit un gouvernement transitoire, nommé hier par un président forcé à la démission, peut-il engager le pays sur un sujet aussi important que les hydrocarbures ? Les Algériens n’ont-ils pas leur mot à dire sur la question ? Est-il nécessaire de pomper autant de brut, sachant que, de l’avis même de certains responsables de la Sonatrach, les grands gisements sont « fatigués » ? Le pétrole et le gaz naturel sont la propriété du peuple algérien. L’esprit du Hirak commande d’organiser un débat national sur ce sujet aux ramifications innombrables (gaz de schiste, énergies renouvelables, nucléaire) avant de trancher. Et ce n’est pas cette majorité de pantins illettrés qui siègent à l’Assemblée nationale qui est capable de prendre la mesure des enjeux.

Passons maintenant à la question du blé. Les statistiques montrent que l’Algérie est le premier client des exportations françaises de blé tendre. En août 2019, le pays a importé 449 000 tonnes de blé français soit l’équivalent de 36% du total des ventes françaises. 36%, c’est beaucoup. Énorme, même. Et cela pose la question, presque jamais abordée, de l’indépendance alimentaire de l’Algérie. Notre pays, comme l’Égypte, dépend beaucoup trop des approvisionnements extérieurs en matière d’alimentation de base. On ne cesse de parler aux Algériens des menaces aux frontières et des agresseurs tapis dans l’ombre qui n’attendraient qu’une occasion pour agir, mais cette affaire de dépendance alimentaire est un tabou. Pourquoi ? Le fait que les intérêts en jeu sont énormes n’est pas étranger à ce silence. Et il y a aussi le fait qu’il n’est guère imaginable de concéder que le pays est en position de faiblesse et que sa supposée totale indépendance par rapport à l’extérieur, et notamment la France, n’est qu’un leurre destiné à échauffer les passions chauvines.

Face à cette situation il y a deux manières de réagir. La position wanetoutriste est de considérer que l’Algérie « tient » la France en étant son principal client pour ce qui concerne les céréales. Un bon client, dit-on, peut tout se permettre. Oui, sauf quand ce qu’il achète est vital pour lui. L’autre approche consiste à inverser le raisonnement en posant trois questions : D’abord, est-il prudent de dépendre autant d’un seul fournisseur (et quel fournisseur !) ? Ensuite, existe-t-il des solutions de rechange en cas de rupture (ou de suspension) de cet approvisionnement ? Enfin, pourquoi l’Algérie importe-t-elle autant de blé tendre ? Il y a certainement des réponses rationnelles, voire rassurantes à ces questions. Mais ces dernières doivent être posées et débattues dans un contexte ouvert et démocratique. Et ce ne sont pas les obligés et autres clowns qui font acte de candidature pour le scrutin du 12 décembre qui oseront le faire.

 

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Source: http://www.lequotidien-oran.com

 

Le Quotidien d’Oran (Algérie)

 

 

 

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