Responsabilités désertées, le Sénégal peut-il toujours compter sur ses intellectuels ? (Par Ababacar Gaye)

Attendus sur les sujets brûlants de l’heure, avec des positions et des propositions à même d’éclairer la masse, les intellectuels Sénégalais se font toujours désirer quand on a le plus besoin de les entendre. Pendant que certains jouent la carte de la prudence, d’autres préfèrent mettre en mode veille leurs pensées et suspendre leurs convictions pour convenances personnelles. Le rôle de la place de l’intellectuel devient ainsi sujet au questionnement au moment où les chefs religieux ont fini de démontrer qu’ils ne sont pas des citoyens ordinaires. Au vu du comportement de bon nombre d’intellectuels, aujourd’hui, il n’est peut-être pas de trop que de dire qu’ils constituent la cinquième roue du carrosse pour notre République.

 

 

Dans son œuvre, Au-dessus de la mêlée, R. Rolland affirme : « un intellectuel habile est un prestidigitateur de la pensée ». On ne peut que lui donner raison au regard de ce que nous offre notre classe intellectuelle au Sénégal. Au lieu d’un engagement réel comme on en voit sous d’autres cieux, et qui devrait être le propre de l’intellectuel sénégalais, le peuple n’a souvent droit qu’à de la prestidigitation. Qui pis est,  ceux qu’on appelle intellos ont de plus en plus tendance à troquer leurs esprits éclairés contre les toges d’avocats pour se transformer radicalement en défendeurs de leurs clients (le plus souvent des politiciens du pouvoir) ou en faire-valoir de leurs champions.

 

Quand des intellectuels n’ont « même pas la générosité de servir leur Patrie »

 

En lisant récemment le recueil du mathématicien-poète, le Professeur Mary Teuw Niane, j’ai découvert son poème intitulé « CHANGER » dans lequel il décrit de manière extrêmement habile ce que représente notre classe intellectuelle aujourd’hui. Voilà ce qu’il en dit :

« Ils s’appellent intellectuels

Les plus modestes sont des cadres

Ils palabrent, parlent sans arrêt

Des hommes, peu de femmes

L’Afrique est leur souffre-douleur

La tête rasée court, la barbe nue

Le ton péremptoire,

Les idées décadentes à fleur de lèvres

Ils viennent de pays où il neige

Des pays déjà construits

Ils demandent tout et ils n’ont rien

Même pas la générosité de servir leur Patrie

Il y a des jours où la pluie fine

Bruit tout doux à vous endormir

Mais le sommeil devient impossible

Ces perroquets sont si bavards

Que le vacarme qui les accompagne

Détruit toute initiative constructive

Ils veulent de l’argent et du confort

Le travail durement effectué,

Les sous, un à un accumulés,

Sont un cauchemar à chasser des rêves

Les ‘’bons penseurs’’ sont à l’affût

D’un signe du Nord, leur unique client

L’Afrique est la cible habituelle

À qui l’on dicte les ‘’bons comportements’’

Le peuple, qui a toujours tort,

Souffre de faim et d’analphabétisme

Les ‘’cerveaux précieux’’ se goinfrent

De cette misère qui leur est utile,

L’outil-passerelle qui les nourrit, les vêt et les loge

Loquaces, le verbe haut, l’invective à la bouche,

Cette horde de parasites félons mine le Continent

Qui n’est qu’Ambition ».

 

Si ce poème est presque intégralement reproduit ici, c’est parce qu’il est trop pertinent pour être tronqué et qu’il résume exactement la situation actuelle dans laquelle s’emmurent nos intellectuels. En vérité, il arrive souvent qu’on déplore le niveau très bas du débat politique au Sénégal, pourri par des prises de position partisanes et rarement argumentées. En l’absence d’arguments, naturellement, les invectives et injures prennent le dessus. Et jamais pour le compte du peuple. Ceux que le poète Niane appelle les « bons penseurs » sont souvent des intellectuels d’un parti, ceux-là autoproclamés cadres de, ou enseignants de, ou députés de, et qui ne doivent exclusivement qu’à leurs bienfaiteurs.

 

Il n’est plus un secret que les intellectuels de chez nous, pour la plupart, n’ont que faire du peuple et de ses plaintes. Réduits à attendre « le signe du Nord, leur unique client », pour dépouiller l’Afrique et le Sénégal, avec des ONG et multinationales peu recommandables, ils ne s’investissent plus pour conscientiser ce peuple qui « souffre de faim et d’analphabétisme » parce que tout simplement « cette misère », comme le dit bien le poète Niane « leur est utile ».

 

La désertion des responsabilités citoyennes

 

Sur la plupart des questions sensiblement cruciales, on n’entend plus certaines voies intellectuelles qui semblent s’être tues à jamais. Du temps du président Wade, la réflexion était plus présente et la masse critique plus active. Mais il faut le dire pour s’en désoler, les intellectuels désertent de plus en plus leurs responsabilités face aux problèmes de légalité et de légitimité qui ne cessent de les interpeler.

 

Sur la question du 3ème mandat au Sénégal par exemple, leur silence ne s’explique pas. Difficile de comprendre ce choix de ne point se prononcer sur une question d’une telle importance si l’on sait que seuls les intellectuels de bonne foi pourraient nous permettre de garder un tant soit peu d’espoir de préserver notre pays. Comme avec le président Wade, certains adoptent une attitude aveuglément partisane et donnent leur langue au chat s’ils ne défendent leur bienfaiteur tout simplement. D’autres cherchent, pendant ce temps, des subterfuges pour expliquer et justifier les ambitions et envies les plus indéfendables. On les appelle, par dégoût, les pyromanes.

 

Un immobilisme et une aphonie complices

 

Cette remarque d’inertie intellectuelle- qui n’est en rien de la paresse- ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas exclusivement applicable aux intellectuels sénégalais. En 1932, Paul Nizan publiait Les Chiens de Garde dans lequel il critiquait les penseurs de son temps qui n’agissaient que pour au mieux plaire aux Bourgeois au pire défendre leurs agissements. Voilà ce qu’il en dit de façon éloquente :

« Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas (…) Et ils ne bougent point ».

Cette situation résume parfaitement le sort de notre classe intellectuelle qui a fini par n’être que l’ombre d’elle-même. Ne voilà-t-elle pas la raison pour laquelle on assiste de plus en plus à l’éclosion d’activistes et lanceurs d’alertes qui, le plus souvent, sont soit des hommes politiques d’abord ou bien des acteurs de la société civile. La nature ayant horreur du vide qu’a causé la fuite en avant des intellectuels, les réseaux sociaux viennent combler ce néant en créant malheureusement une brèche incontrôlable, plus de maux qu’ils n’en règlent. Il ne saurait vraiment en être autrement que lorsque les intellectuels décident de rejouer pleinement leur rôle sans parti pris, sans bassesse et sans discourtoisie.

 

Quand une lueur d’espoir nous vient des panélistes de l’île de Ngor

 

Il faut préciser que certains intellectuels, quoiqu’en nombre très réduit, continuent tant bien que mal de cogiter sur les sujets essentiels. Il y a juste quelques semaines, le 8 octobre passé, j’avais lu sur le site seneNews un compte rendu d’un panel qu’avait organisé le « Club Convergences Plurielles », un cercle de réflexion regroupant intellectuels et acteurs culturels. J’ai été particulièrement frappé par la pertinence du thème qui se détache complètement des sujets politiques abêtissants: « Le commun vouloir de vivre ensemble ».

 

Ce panel tenu sur l’île de Ngor réunissant des voix autorisées et éclairées telles que les Professeurs Abdou Aziz Kébé, Madame Penda Mbow, Mamoussé Diagne, le journaliste et ministre conseiller El Hadji Hamidou Kassé, l’Abbé Henri Cissé, le président du « Club Convergences Plurielles », Abdou Fall et tant d’autres peut constituer une lueur d’espoir. De la perversion des réseaux sociaux au type d’école qu’il nous faut, en passant par le radicalisme rampant, le compte rendu de Noel Sambou en disait beaucoup sur l’importance des communications tenues dans cette retraite sur l’île de Ngor.

Si elles sont multipliées et axées sur les questions de tous ordres, ces rencontres hautement intellectuelles pourraient sans exagération maintenir notre pays dans le politiquement, économiquement et le socialement correcte.

 

Par Ababacar Gaye

kagaye@senenews.com

 

 

Source :http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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