SENEGAL: Réhabilitation de Karim Wade : la vérité, au-delà des limogeages

Après les retrouvailles des présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall et l’entrevue au palais qu’ils ont eue, il fallait naturellement s’attendre à d’autres décisions surprises allant dans le sens de préserver l’entente retrouvée. De l’avis de bon nombre de Sénégalais, l’amollissement de Wade n’est pas sans condition, si l’on s’en réfère à sa position intransigeante et son inlassable combat pour la réhabilitation de son fils. C’est pourquoi au-delà de la cacophonie notée au sein du gouvernement, sur sa communication sur cette affaire, la réhabilitation de Wade fils cache bien des vérités parfois encombrantes.

La première vérité

 

Elle s’éclate au vu de la communication toute cahoteuse du gouvernement du Sénégal qui n’est pas à sa première culbute communicationnelle. Qu’un ministère (Justice) prenne le contrepied d’un autre (Affaires étrangères) relève autant de l’amateurisme que l’est la contradiction d’un supérieur (ministre de la justice) à un collaborateur affecté aux droits de l’homme. Tant qu’à faire, les départements concernés devraient communiquer sur la réhabilitation de Wade fils de façon concertée et juste. Voilà pourquoi Moustapha Ka et Samba Ndiaye, tous deux limogés aujourd’hui, ne sont que des boucs-èmissaires d’un pouvoir aux abois dans l’affaire Karim.

Le gouvernement du Sénégal qui a longtemps réfuté les recommandations dudit comité ne peut pas se permettre de faire un dédit pour les appliquer sans conséquences certes. Et s’il faut le rappeler, l’ancien ministre de la justice Ismaila Madior Fall a toujours rejeté les décisions du Comité des droits de l’Homme des Nations unies. Après la décision rendue par l’instance le 22 octobre 2018, le Garde des Sceaux disait : « la Comité n’a pas annulé la décision de la Crei (…) ses décisions sont dénuées de toute force obligatoire ». Revenir sur ces déclarations serait un énorme aveu de culpabilité et confirmerait que les autorités sont des ourdisseuses de complots.

Mais à lire entre les lignes, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a une vérité cachée par les « vérités » révélées de la part de l’Etat du Sénégal. La convocation par le ministère de la justice de Moustapha Ka qui a révélé une certaine disponibilité de l’Etat du Sénégal à réhabiliter Karim était déjà révélatrice de cette cachotterie à laquelle se plaisent nos gouvernants. Entre la vérité de des deux membres de la délégation sénégalaise devant ce comité des Nations unies  et celle des supérieurs, il y a peut-être une vérité qu’on finira par découvrir.

 

La deuxième vérité

 

Elle est relative à la position des avocats qui ont toujours crié à l’injustice et qui ont saisi le comité des Nations unies pour les droits de l’homme depuis 2016. Les avocats de Wade fils avaient eu gain de cause dans une décision rendue par ce comité composé d’experts. Même si les recommandations faites ne faisaient pas office de décision judiciaire, selon nos autorités, elles étaient assez fortes pour porter un discrédit à tout le moins visible sur le pouvoir de Macky Sall. C’est donc en toute logique si aujourd’hui ils insistent que Karim Wade doit être réhabilité.

Cette vérité que les avocats défendent trouve sa racine dans la bizarre façon de faire de la Cour de Répression de l’Enrichissement illicite (Crei). Voilà une cour dont personne ne semble cautionner les procédés et les procédés, exception faite aux traqueurs dans ce qui était appelé traque des biens mal acquis. De par le monde, cette juridiction spéciale était disqualifiée et telle a été la position des droits-de-l’hommiste y compris ceux de l’ONU et même certains grands noms du régime tel que Moustapha Cissé Lô, président du parlement de la Cedeao.

 

La troisième vérité

 

Non moins importante, elle consiste à examiner la légalité de tous les actes juridico-politiques posés depuis l’arrestation de Karim Wade. S’il s’avère que l’institution onusienne a demandé à l’Etat du Sénégal de réhabiliter Karim Wade et que l’Etat en convient, cela voudra simplement dire que de son inculpation à son exil, tout est bâti sur du mensonge et de l’injustice. Si cela est vrai, comment alors ne pas s’indigner de l’instrumentalisation de la justice qui brise des carrières et remet en cause des ambitions politiques à tout va ? Si ce qui est jusque-là un canular s’avère être une information solide, il nous faudrait accepter et soutenir le président Wade dans son indignation perpétuelle et son hostilité alors justifiée envers le régime du président Sall.

Karim Wade, réhabilité, cela voudrait dire que son écartement lors de l’élection présidentielle est injuste. C’est pourquoi le gouvernement semble se trouver pris dans son propre piège, en voulant réaliser simultanément deux choses particulièrement antagonistes : retrouvailles avec Wade et préservation de son image. En vérité, remporter ainsi deux victoires est impossible pour le président Sall car la réhabilitation de Karim Wade implique sans aucun doute une autodestruction en ce sens que l’on ne manquera pas de se poser des questions sur sa non-participation à la présidentielle de 2019 et par conséquent sur la légitimité de Macky Sall même.

Ainsi donc, le gouvernement du Sénégal fait face à une situation labyrinthique. Le président Macky Sall tient sans doute à donner une suite honorable à ses récentes rencontres avec Wade père. Après avoir perdu de vue et rompu les amarres avec un père longtemps distant et distancié par une rancœur vengeresse, Sall ne voudra sûrement pas revenir à la case-départ des inimitiés. Mieux, il voudra, selon toute vraisemblance, libérer définitivement Karim Wade de la prison de l’exil où il est toujours détenu. Mais la vérité, celle-là qu’on essaie de voiler ou de fuir, est qu’en tout état de cause, Macky Sall et ses amis n’en sortiront pas indemnes de reproches. Et toute attitude allant dans le sens contraire à la réhabilitationde Karim peut remettre une couche sur les rapports toujours tendus entre lui et Wade.

 

Par Ababacar Gaye/SeneNews

kagaye@senenews.com

 

 

Source :http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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