ENTRETIEN – Jean-Baptiste ADJIBI : « Le juge juge une affaire au nom du Peuple…»

Ces derniers jours, des déclarations incendiaires ont été faites par certains opposants sur les « réseaux sociaux » notamment Facebook et WhatsApp. Un Béninois se déclarant « général » s'en est violemment pris à un député de la mandature actuelle, avec force menaces et défis. Mais fait inédit, la déclaration dudit « général » n'est pas faite en français. C'est quasiment sans précédent. L'intéressé prenait à partie le député Okounlola et partant l'Administration Talon. Bien que des traductions aient parallèlement circulé sur les mêmes réseaux sociaux, la video montrant le « général », à visage découvert, est intégralement en langue tchabè, une variante du nago (langue également connue sous le vocable yoruba). Parce que ce choix inédit nous a interpellés, notre Rédaction s'est rapproché d'un spécialiste, le linguiste Jean-Baptiste Adjibi, pour analyser la situation. Entretien.

 

Jean-Baptiste Adjibi

 

Courrier des Afriques : Jean-Baptiste Adjibi, bonjour. Merci d’avoir répondu à notre invitation. Vous êtes linguiste, professeur de lettres dans l’Académie de Créteil et chercheur au LIS (Lettres-Idées-Savoir, EA 4395-Université Paris-Est).

 

 

Jean-Baptiste Adjibi : Bonjour Marcus Boni Teiga. C’est un plaisir pour moi de discuter avec vous.

 

CDA : Allons droit au but, je vous ai fait écouter un document Internet et vous allez nous aider à interpréter les conséquences possibles de ce document.

 

JBA : Cela dépend du plan considéré. Conséquences dans quels domaines ?

 

CDA : Vous avez vu les videos et écouté les propos. Vous comprenez la langue que l’intéressé a utilisée ; de plus vous êtes socio-linguiste. Dans le cadre d’un pays comme le Bénin, pourquoi d’après vous, ces déclarations menaçantes sont faites dans la langue maternelle de l’auteur, et non en français ?

 

JBA : Je conviens avec vous que l’usage du nago est quelque chose d’inédit dans cette video. On peut envisager plusieurs hypothèses pour interpréter ce choix.

 

CDA : Lesquelles donc ?

 

JBA : D’abord une sorte d’adresse ouverte, de propos ouvert : une adresse (publique) à l’honorabe Okounlola. Le nago est alors une façon de souligner ce que l’auteur et le destinataire ont en commun : une langue, une culture, un terroir, etc…Le public est alors pris à témoin par un opposant (au député) qui veut se poser, c’est-à dire se faire une place. Comme disait Césaire à propos des jeunes Martiniquais qui le critiquaient, « ils sont inconnus et ils s’attaquent à l’Ainé connu pour exister ». Mais ce n’est qu’une première interprétation.

 

CDA : Une seconde interprétation donnerait quoi alors ?

 

JBA : On peut, sans chercher à entrer dans la tête de l’intéressé, émettre une hypothèse voire une lecture que l’auteur de la video n’a peut-être même pas imaginée.

 

CDA : C’est-à dire ?

 

JBA : C’est-à dire une lecture beaucoup plus politique, plus stratégique (si c’est à dessein). Je m’explique. D’abord, dans n’importe quel pays au monde on songera à sanctionner un tel fait. J’imagine que l’auteur de la video sait à quoi il s’expose sur le plan purement juridique. Il y a un précédent et vous savez sans doute à quoi je pense…

 

CDA : L’activiste de Nikki, Sabi Korogoné ?

 

JBA : Je pense effectivement à Sabi Korogoné. Ses déclarations ont été faites sur les réseaux sociaux mais à la différence de monsieur Korogoné, le « général » incendiaire s’est exprimé dans sa langue maternelle. D’où mon idée d’une stratégie doublement gagnante. D’abord au plan de la « communication » (avec tout ce que ce mot renferme de délicat), ensuite au plan juridique. Pour la communication (sa propagande personnelle), il peut séduire des gens, aussi bien de sa culture que de toutes parties du pays ; le Bénin est en fait un pays de frondeurs. Et dans la plupart des ethnies du pays, ça fait « garçon » de parler comme cela. Cela suscite l’admiration, surtout par ces temps où il existe (pourquoi le nier) des frustrations à peines voilées, au moins de la part des partisans de leaders politiques en exil.

 

Jean-Baptiste Adjibi

 

CDA : Et au plan juridique quel serait l’avantage ?

 

JBA : Au plan juridique, rappelons-nous qu’un tribunal a jugé et condamné monsieur Korogoné, sur la base de ce qu’il avait proféré. La question dans le cas qui nous occupe est de savoir si le « général » opposant qui menace le député Okounlola peut connaître le même sort.

 

CDA : Qu’est-ce qui empêcherait un tribunal de le condamner ?

 

JBA : Avant de le condamner, il faut d’abord pouvoir le juger. Et cela peut être compliqué. Pourquoi ? En raison de la langue et du statut de la langue. Au Bénin, la Constitution est claire sur le sujet : la langue officielle du Bénin est le français. C’est écrit dans la Constitution. Autrement dit, l’administration publique, c’est-à dire l’Etat ne peut pas s’appuyer sur un objet qui n’est pas officiel. Le tchabè est une « langue nationale » mais ce n’est pas la langue de l’administration, ce n’est pas la langue officielle ; il n’y a jamais de débat au Parlement en tchabè, ni dans aucune autre « langue nationale ». Les textes, tous les textes sont en français et exclusivement dans cette langue. Ce qui veut dire dans une certaine mesure, qu’au Bénin, un propos qui n’est pas en français n’existe pas, du moins au plan juridique.

 

CDA : Mais il y a des traducteurs bilingues parfaits tchabè-français et vice versa. Il suffit de traduire ou de faire traduire ces déclarations.

 

JBA : A mon avis, c’est plus compliqué que cela. Je ne suis pas juriste certes mais j’ai un peu de bon sens et surtout, je côtoie de près le monde du droit, que ce soit le droit public, le droit des sociétés ou les jurisprudences de la Cour d’Appel de Paris. Dans mon laboratoire à Lille III, à l’époque, le discours juridique était pour nous un matériau d’analyse très intéressant. On observait ce que la langue fait des sociétés et aussi ce que les sociétés et leurs représentants font des langues.

 

CDA : Dans le cas qui nous occupe, pourquoi la traduction ne suffirait pas ?

 

JBA : Parce que le juge, en principe c’est un lecteur expert des textes du droit positif, c’est-à dire le droit appliqué dans l’espace de sa juridiction au moment où il prononce un jugement. Les textes sont ceux adoptés par le Peuple (au sens politique et non idéologique du terme). Le juge juge une affaire au nom du Peuple, en s’appuyant sur le texte que le Peuple s’est donné. Or, dans la Constitution du Bénin, il est dit très clairement que la langue officielle est le français. C’est même écrit avec un f majuscule. La conséquence de cela, c’est qu’un avocat procédurier, peut soulever ce détail et arguer que le tribunal de l’Etat ne peut pas connaître d’une affaire liée à des propos tenus dans une langue qu’Il ne reconnaît pas juridiquement.

 

CDA : Mais le Tribunal peut demander la constitution d’un comité de traducteurs pour traduite les propos en question…

 

JBA : C’est très certainement ce qui sera envisagé si une telle procédure est engagée contre l’auteur de la video.

 

CDA : Sans compter que pour citer le cas d’un pays comme l’Espagne, les propos des indépendantistes Catalans n’ont jamais été tenus en castillan mais en catalan, et malgré cela, les intéressés ont été poursuivis et même jugés et condamnés.

 

JBA : Je ne connais pas aussi bien que vous (qui vivez en Espagne), le cas des indépendantistes catalans. D’ailleurs, je pense que la langue catalane a en Espagne, un statut tout à fait  officiel y compris au plan juridique ; ce qui est bien loin d’être le cas du tchabè ou du fongbé au Bénin.

Ce que je voudrais souligner, c’est qu’ inscrire dans la Constitution que la langue officielle du Bénin est le français peut engendrer des aberrations juridiques et donc judiciaires, et un juge qui voudrait appliquer les textes à la lettre (ce qui est parfaitement légal) pourrait ne pas demander un comité de traducteurs experts et donner raison à un avocat qui soulèverait un vice de procédure fondé sur l’incohérence entre la « langue du délit présumé » et la « langue du tribunal ».

 

CDA : Mais dans les affaires de droit commun, il y a toujours eu à la barre, dans tous les tribunaux aux quatre coins du Bénin, des prévenus et des avocats s’exprimant en langue nationale. Je pense que vous coupez les cheveux en quatre, là…

 

JBA : Je suis entièrement d’accord avec vous, mais tout cela c’est l’usage. On peut même dire que c’est une forme de tolérance, de pragmatisme, fondé bien sûr sur le bon sens. Mais cela n’efface pas le fait que les textes constitutionnels ne le formulent pas expressément. Ces pratiques (recours aux traducteurs) sont certainement bonnes. L’ennui, c’est que le recours à la traduction est en principe une exception, quelque chose de marginal. Or, dans le cas du Bénin, la Justice dit que sa langue est le français. Mais combien de Béninois possèdent cette langue au point de se défendre devant un tribunal ou d’accuser un tiers devant un tribunal ? En fait, au Bénin, la traduction n’est pas marginale ; elle est massive. Tout simplement parce que la langue de la masse, est bien différente du français.

 

CDA : Mais si vraiment il y a une aberration ou un vice potentiel dans le fait d’écrire dans la Constitution que le français est notre langue officielle, qu’imaginez-vous comme solution ?

 

JBA : Disons que lorsque la Constitution du Bénin, Titre Premier, article premier, tiret n°5 dit, je cite : « La langue officielle est le Français », c’est une décision politique. La langue n’est pas un objet neutre, c’est un objet éminemment politique. La langue, c’est une forme de l’Etat. Elle ne suffit pas à constituer l’Etat. Regardez les Belges, ce sont les meilleurs grammairiens de la langue française et pourtant, ce ne sont pas des Français. De même, ne dites pas à un habitant de Neuchâtel ou de Fribourg, en Suisse, qu’il est Français. Il ne sera pas d’accord. L’Etat est le fruit d’une Volonté, d’une décision ; c’est une Construction, une Elaboration. Un Savoyard fut Italien donc moins culturellement français mais au plan légal il est français, tandis qu’un Belge qui, historiquement et culturellement, est beaucoup plus français, est considéré (toujours au plan légal) comme un étranger, en France.

 

CDA : Où voulez-vous en venir ?

 

JBA : A l’idée que « La langue officielle est le Français » peut devenir réducteur voire poser des problèmes d’ordre juridique. On pourrait donc imaginer que cet article soit complété. L’Etat ne peut pas d’un côté financer le développement des langues nationales et d’un autre côté, tenir ces langues à l’écart de l’administration officielle du pays et ce, sur tous les plans d’ailleurs (éducation, formation, santé, droit, économie, etc…). certes, dans le domaine de l’Information, il existe des journaux radiodiffusés ou télévisés, en langues nationales. Mais à en croire la Constitution, ces émissions n’ont rien d’ « officiel », bien qu’elles soient produites et diffusées par les médias officiels.

 

CDA : Ce mot d’ « officiel » est peut-être le problème, non ? Que recouvre-t-il ?

 

JBA : Clairement, « officiel » vient de « office » ; les anglosaxons notamment les Britanniques sont ceux qui illustrent le mieux le sens de ce mot d’origine latine. Office est tout simplement synonyme de « Administration » (Foreign Office) ou de « Action au nom de l’Etat » (move someone from office). Ce n’est pas nécessaire de chercher aussi loin. Au Bénin, il faut trouver le moyen d’impliquer les langues nationales dans l’espace de l’Etat, ce qui n’est pas juridiquement le cas aujourd’hui.

 

CDA : Cela me rappelle une polémique lancée il y a une dizaine d’années par un ministre qui voulait que les députés fussent détenteurs de diplômes de l’Université avant de pouvoir se présenter devant les électeurs.

 

JBA : Oui, c’est à peu près le même débat. Ce serait pathétique d’exiger des candidats à la députation un diplôme scolaire ou universitaire. Ce serait un aveu de ce que d’aucuns dénonçaient à savoir que l’Etat n’est pas l’Etat de tout le Peuple mais un Etat réservé aux franco-lettrés et à eux seuls. Personnellement, je ne pense pas qu’il en soit ainsi mais si l’occasion se présente de corriger les risques que certains perçoivent les choses ainsi, il faut immédiatement engager des corrections.

 

CDA : Autrement dit, le cas du fameux « général » menaçant est l’occasion de se pencher sur la question.

 

JBA : On n’en est pas encore à une arrestation ou à un procès mais je pense que oui, un avocat procédurier peut tout à fait soulever un cas de vice, et un juge littéral peut parfaitement relaxer un prévenu de ce profil-là.

 

CDA : Jean-Baptiste Adjibi, merci, merci infiniment pour ces éclairages.

 

JBA : Merci, Marcus Boni Teiga et à Courrier des Afriques, merci pour cet entretien.

 

 

Propos recueillis à Paris par Marcus Boni Teiga

 

 

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