LITTERATURE – 1ère édition du Grand Prix littéraire du Bénin : une marche à reculons ou un pétard mouillé

 

Enfin ! De report en report, la 1ère édition du Grand prix littéraire du Bénin (GPLB) a connu son épilogue. C’était le samedi 28 décembre dernier à Azalaï Hotel de Cotonou en présence du ministre de la Culture, du tourisme et des Arts, éditeurs, écrivains et autres amoureux du livre. À l’arrivée, les fruits n’ont pas tenu toutes les promesses des fleurs. C’est le moins qu’on puisse en conclure. Sur les cinq genres retenus à savoir le théâtre, la nouvelle, le conte, la poésie et le roman, seuls les trois premiers ont eu de méritants.

Pour le théâtre Houansou Giovanni remporte le grand prix avec sa pièce « La Rue bleue » publiée aux éditions Flamboyant. Roger Ikor A. GLÈLÈ quant à lui, s’est illustré dans la catégorie nouvelle avec son recueil « Le traquenard amoureux » paru aux éditions Plumes soleil et Anna Baï Dangnivo dans la catégorie Conte avec « Sitou et la rivière de la nudité chez Christon Éditions. Pour les deux autres genres, la poésie et le roman, la sélection a été infructueuse car, estime le jury, la qualité des œuvres en compétition n’a pas été à la hauteur des attentes.  Cette déficience des trois ouvrages par catégorie à enlever les trophées, ainsi déclarée par le jury a laissé plus d’un pantois, mais surtout interdit, ahuris et déconcertés.

 

 

Des comités de présélection au jury final, une contestation éloquente

 

Selon le septième point de l’appel à candidature de cette première édition du GPLB, « Les candidatures ayant respecté ces conditions de forme sont envoyées suivant la catégorie, aux comités de présélection du concours qui se chargent, sur la base d’une grille de lecture, de désigner trois (3) œuvres finalistes par catégorie, à soumettre à l’appréciation du jury ». Mais le jury de la finale estime, pour les catégories orphelines de gagnants, que les comités de présélection des deux genres n’ont pas été à la hauteur du travail, aucun des trois ouvrages qu’ils désignent comme potentiels grands prix littéraires dans leurs catégories respectives ne méritent le prix. On est alors en droit de se demander les critères sur lesquels le choix des membres des comités de présélection a été fait. Ces comités ont-ils vraiment fait le job pour lequel ils ont été commis ? Car, pour des prix de cette envergure par ces temps dits du « Nouveau départ », il est inconcevable que l’argent du contribuable soit dilapidé pour des efforts non avenus. Dans son discours d’avant-proclamation des résultats, Fernand D. Nouwligbèto, le président du jury, a pourtant rassuré : « Nous insistons lourdement sur ce point : le jury de sélection n’a lu et apprécié que les œuvres retenues par les comités de présélection. Nous n’avons entretenu aucun commerce préalable avec les comités de présélection. Nous n’avons pas, non plus, le droit de rétro-agir sur leurs choix, mais seulement le pouvoir d’examiner le corpus d’œuvres finalistes et d’en dégager les meilleures…s’il y en a ».

 

Le jury aurait-il outrepassé son cahier de charge ?

 

L’appel à candidature avait été pourtant clair là-dessus : «Le jury du concours décerne le Grand Prix Littéraire du Bénin à la meilleure des trois (3) œuvres finalistes par catégorie selon une grille de lecture et de notation. Les choix des jurés sont discrétionnaires et leurs décisions, sans appel. »

Ce « …s’il y en a » que le président du jury complète dans l’extrait ci-dessus de son allocution est de trop ou prémonitoire, mais plus ou moins suspect. Sinon, comment comprendre qu’aucun des trois livres pourtant préalablement retenus comme potentiellement meilleurs dans chaque catégorie ne soit in fine déclaré recevable pour ravir le prix. Comme s’en inquiète Eurydoce D. Godonou du blog littéraire Saveurs livresques, « je doute que tous les six finalistes aient tous eu zéro de moyenne. » L’autre preuve à ne pas écarter est cette déclaration, il y a un an au lancement du prix, par l’un des membres du jury, Florent Couao – Zotti au micro de Bénin Web TV : « je ne pense pas qu’il y ait énormément de talents. Peut-être qu’il y en a de caché, on ne sait rien ».

 

Et si l’absence de poète et de romancier gagnants était sous-tendue par des raisons de budget ou par un souci de nationalisation du prix ??

 

Un montant de deux millions (2.000.000) de francs CFA et l’acquisition de cent (100) exemplaires du titre de chaque lauréat. Précisons qu’au lancement du prix il y a un an, c’était annoncé 200 exemplaires. Ces détails de la constitution des grands prix dans les cinq genres supposent que l’enveloppe réservée à l’activité doit être conséquente. Mais quand on sait que l’évènement était prévu pour être jumelé avec la 3ème édition du Salon National du Livre et ensuite reporté à une semaine plus tard, ou bien encore un des livres de la catégorie roman coûte chez le libraire, trois fois plus cher que le prix moyen des autres livres, on est tenté de se demander si pour des raisons de budget le jury n’a pas reçu des instructions. Allusion est faite ici au roman Sèblamèco de Roger Ikor Agboho Glèlè publié aux éditions Bergame en France.

Dans nos recherches, nous avons pu accéder au commentaire du comité de lecture de la maison d’édition dudit roman. Après comparaison du contenu de ce document et des raisons à même d’être à l’origine de la disqualification du roman évoquées par le président du jury, nous avons de la peine à croire à la sincérité et à l’impartialité du jugement rendu.

Mieux, au rang des constats saillants qui focalisent l’attention, c’est l’absence d’ouvrage d’éditeur étranger parmi les gagnants. Et comme par hasard, ce sont les deux catégories dans lesquelles les éditeurs étrangers ont postulé qu’il n’y a pas de gagnants. Confidences d’un prêtre : De roses et d’espérance de Armel Fakèyè publié aux

Editions Maïeutique en Côte d’Ivoire et Sèblamèco de Roger Ikor Agboho Glèlè chez Bergame qui est une maison d’éditions française. Le président du jury reconnait, au rang des observations encourageantes que « les œuvres primées ont été toutes éditées par des maisons d’édition locales : c’est la preuve que les maisons d’édition béninoises sont capables de révéler des écrivains béninois de talent ». Est-ce l’expression d’une volonté d’encourager les éditeurs nationaux ou simplement écarter les éditeurs internationaux ? Ce qui est sûr, un prix littéraire n’est pas exempt d’apports diplomatiques.

 

Le Grand Prix littéraire du Bénin : un projet mal-pensé ?

 

Le 15 novembre 2018, à Bénin Royal Hôtel, Oswald Homeky, le Ministre du Tourisme, de la Culture et des Sports d’alors, a lancé le prix. Selon lui, le GPLB vient remplacer « Le Prix du Président de la République » qui ne célébrait qu’une seule œuvre et donc un seul genre littéraire. Passer d’un genre littéraire à cinq paraît du coq à l’âne. Mais on ne le dira jamais assez : qui trop embrasse mal étreint. Dans ces observations, le président du jury, Fernand D. Nouwligbèto, n’y est pas allé par quatre chemins. « Le concours aborde trop de genres littéraires à la fois : il ne permet pas de focaliser l’attention sur les œuvres promues ; ce qui rend moins visibles les auteurs ».

 

Le président du jury, Fernand D. Nouwligbèto

 

Sous l’ancienne dénomination du concours, jamais les résultats n’ont suscité autant de remous et de velléités de contestation. Allons-nous de l’avant ou sommes-nous plutôt dans une marche à reculons ?

Vu les initiatives tous azimuts visant la promotion de la littérature au Bénin, elle émergera sous de meilleurs auspices. Habib Dakpogan, le lauréat de l’avant-dernière édition du Prix du Président de la République, à l’occasion de son grand oral à la cérémonie du vendredi passé l’aura martelé à juste titre : « le Bénin de demain sera littéraire, ou sera littéraire ».

 

Ghislain GANDJONON

 

 

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