GAMBIE : Le mandat d’Adama Barrow et le rétropédalage sur sa durée

Adama Barrow, élu par accident en 2016, en  l’absence du principal chef d’opposition, Ousseinou Darboe  incarcéré, les Gambiens voulaient juste se débarrasser de l’autocrate Yahya Jammeh. En d’autres termes les Gambiens  ont véritablement voté contre Jammeh et pas forcément pour Barrow. Investi pour aider à « dégager» Jammeh, Barrow a promis qu’il  démissionnerait au bout de 3  ans du pouvoir. Le temps venu, c’est la volte-face. L’ancien vigile de supermarché à Londres n’avait nullement prévu que  le pouvoir est comme une drogue. Quand  on goûte, on lâche difficilement. Les 7 partis qui l’ont porté au pouvoir dans le cadre d’une coalition se sentent finalement floués. C’est la raison des dernières manifestations qui ont secoué le pays ces dernières semaines.  Barrow n’entend pas quitter le pouvoir. Décidé à boucler un mandat constitutionnel de 5 ans.  Mais intéressons-nous tout de même à  ses actions fait en termes de bilan, malgré le désamour notoire dont il semble faire désormais l’objet de la part de nombre de  ses compatriotes.

 

Les défis énormissimes du nouvel élu

 

Après 22 ans de pouvoir sans partage de Yahya Jammeh à la tête du pays, Adama Barrow héritait  d’un pays mal en point. Tant les défis sont énormes : restauration de la démocratie, rétablissement des libertés, relance de l’économie, dynamisation de la diplomatie et reprise de la coopération internationale, remise en selle de la justice pour élucider de sombres affaires de grave violation des droits humains, concrétisation de projets sous régionaux en attente.  Plus de trois ans après où en est-on ?

La justice en marche ?

 

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Quelques mois après sa prise de fonctions, Barrox a fait libérer 173 prisonniers politiques en mars 2017  dont Ousseinou Darboe leader du principal parti d’opposition (Parti démocrate unifié, UDP) et gracié 98 autres deux semaines après. Dès janvier 2019, la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) a entamé des auditions pour élucider les crimes commis pendant les 22 ans de règne de Jammeh. Les crimes les plus emblématiques médiatisés c’est le meurtre du journaliste Deyda Hydara, éditeur et cofondateur du journal privé The Point, et ex correspondant de l’Agence France Presse (AFP), de l’exécution en 2005 d’une cinquantaine de migrants Ouest-africain, dont une majorité de Ghanéens, arrêtés sur une plage de Gambie alors qu’ils tentaient de se rendre en Europe et pris pour des putschistes. En aout 2019, trois soldats de la garde de Jammeh, appelés les « junglers » qui ont fait des aveux sur les crimes graves devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC), ont bénéficié pourtant de liberté provisoire à la surprise général. Il s’agit de Malick Jatta, Omar Jallow et Sulayman Badji qui ont chacun avoué leur participation à des assassinats et des actes de tortures.

«Senegambia Bridge» : un symbole d’intégration sous régionale

 

La réalisation du Pont de la Sénégamabie restera l’une des empreintes indélébiles et remarquables du magistère d’Adama Barrow. Envisagé depuis les années 70, le projet aurait dû être réalisé depuis le magistère du président Wade (2000-2012) et de Jahaya Jammeh (1994-2016). Mais cet ouvrage gigantesque s’est heurté à la versatilité et au caractère lunatique de Jammeh. C’est Macky  Sall qui le fera avec la coopération d’Adama  Barrow .

 «La Senegambia Bridge», c’est un géant en béton, de 943 mètres de bitume qui s’élancent d’une rive à l’autre du fleuve Gambie -1758 m de structure, au total-, reliant les villes gambiennes de Farafenni et de Soma. Essentiellement financé à hauteur de 50 milliards de FCFA par la Banque africaine de développement (Bad), l’infrastructure est inaugurée le 24 janvier 2019 par les président Barrow et Sall. C’est une infrastructure stratégique pour le développement des deux pays : le Sénégal et la Gambie.

 

Un facteur de développement

 

La Senegambia Brige facilite l’interconnexion des réseaux routiers, réduit les temps de trajet et contribue à l’intégration de la sous-région. «C’est l’une des plus grandes réalisations de la sous-région. Il est très prometteur pour la connectivité et l’intégration de la Gambie et du Sénégal. C’est également une contribution à l’agenda d’intégration du continent africain», s’était félicité Mamburay Njie, ministre gambien des Finances et des Affaires économiques, le 12 juin 2019 à Malabo en marge des Assemblées annuelles de la Bad, où le Super Prix Grand bâtisseur, trophée Babacar Ndiaye d’Africa Road Builders (ARB), avait été décerné justement à Adama Barrow pour cette réalisation.  Les autres impacts positifs pour la sous-région, selon le ministre c’est « une réduction appréciable du temps de déplacement, une cohésion sociale plus renforcée ainsi qu’un meilleur accès au corridor routier Nouaktchott-Dakar-Lagos». C’est à l’honneur de Barrow même  s’il ne tient pas son engagement  sur la question de son mandat. Quid de la diplomatie.

 

D’importants accords signés entre Dakar et Banjul

 

Sur le plan diplomatique, la Gambie a soigné ses relations non seulement avec le plus proche voisin qu’est le Sénégal, mais aussi avec l’Occident. L’axe Dakar-Banjul est désormais au beau fixe.  Les deux présidents se sont rendu mutuellement visite. Le 2 mars 2017, Adama Barrow est venu à Dakar pour 3 jours pour officialiser ce retour à la normale après turbulence entre Wade et Jammeh dont les humeurs sont imprévisibles. Différents accords ont été signés entre Dakar et Banjul. Un Conseil présidentiel, devant se réunir tous les 6 mois, a été créé. Trois accords dans le domaine de la sécurité, du tourisme et de renforcement des représentations consulaires ont été signés. Les Occidentaux sont aussi de retour à Banjul.

 

La Gambie retrouve son brevet de fréquentabilité

 

Depuis l’élection de Barrow, Paris a multiplié des signes d’intérêt pour la Gambie. Le ministre français des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian s’y est rendu à Banjul le 5 novembre 2018. Dans la foulée, Paris a rouvert une antenne diplomatique française à Banjul, fermée depuis 2013 par Jammeh. S’y ajoute l’ouverture de l’aide au développement de la France à la Gambie. En mai 2018, lors de la conférence des bailleurs de fonds de la Gambie à Bruxelles, la France a annoncé une contribution bilatérale de plus de 32 milliards de FCA pour 2018-2021.

 

L’UE et la reprise de la coopération internationale

La Gambie a besoin de la coopération internationale pour réduire la pauvreté et le chômage. Ainsi Barrow a mis les bouchées doubles pour rétablir les relations avec l’Union Européenne (Ue). En mars 2017, il a rencontré Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, Donald Tusk, le président du Conseil européen et Federica Mogherini, la chef de la diplomatie européenne. Dans la foulée, l’Union européenne avait confirmé le déblocage de 49 milliards FCFA pour financer des mesures d’aide immédiates. Une aide destinée aux populations vulnérables et à la réhabilitation des routes.

En sus, un autre versement, plus de 98 milliards de CFA a été prévu à moyen terme, destiné aux réformes démocratiques. On se rappelle, en 2010, l’UE avait annulé l’octroi d’une aide budgétaire d’environ 14 milliards de FCFA, pour violation des droits humains et de mauvaise gouvernance. La représentante de Bruxelles de Banjul, avait notamment été expulsée en 2015 du pays.

 

Le Commonwealth, la Francophonie et la CPI

 

C’est un vrai retour dans le concert des nations qu’a opéré Adama Barrow. Dès son élection, il avait déclaré que son pays va rejoindre le Commonwealth. Décision confirmée quelques mois après. Le 14 février 2017, il annonçait que la Gambie restera État partie de la Cour pénale internationale (Cpi). La procédure enclenchée par Jammeh pour la quitter est, de facto, annulée. Un an  auparavant, avait annoncé que désormais, la Gambie s’appellerait  à nouveau «République de la Gambie» au lieu de «République islamique de Gambie» comme instauré par yahya Jammeh. En clair, la Gambie redevient un État laïc. Aussi, la Gambie est-elle devenue membre observateur de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif). «L’intérêt principal du départ de la France à l’égard de la Gambie, c’est le soutien de la France à la transition démocratique gambienne. Parce qu’il y avait ici une dictature, renversée par les urnes, et la France a été l’une des premières, sinon la première, à soutenir l’élection du président Barrow », avait commenté Jean-Yves Le Drian.

 

Pour mémoire, les 22 ans de règne de Yahya Jammeh, (1994-2016) ont été deux décennies d’horreur et de terreur ; de crimes innommables et innombrables, au point de contraindre nombre d’opposants, d’activistes ou simples détracteurs de son régime à l’exil. La Gambie d’avant Barrow, c’était une dictature parfaite : presse embrigadée, justice sous emprise, droits humains et libertés piétinés, occultisme, voire obscurantisme au sommet de l’État, avec forte prétention du président de guérir diverses maladies, le sida y compris.

Si Jammeh est loin du pouvoir, tous les problèmes du pays n’ont pas disparus. Des défis énormes restent à relever. L’euphorie du début de mandat suscité par Adama Barrow est derrière nous. La prolongation de son mandat reste aussi une équation à résoudre.

 

Par Noël SAMBOU

 

 

Source : http://www.mediaguinee.net

 

 Media Guinée.Com (Guinée)

 

 

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