La chronique du blédard : Les bruits de la nuit

 

Akram Belkaïd

 

Dix-neuf heures trente. Le jour décline. Les oiseaux chantent déjà. On pense alors à la folie des étourneaux de l’avenue Bourguiba à Tunis, ayant rarement vécu pareil vacarme en milieu urbain. Dix-neuf heures cinquante-cinq. Les applaudissements en soutien et en hommage aux personnels soignants commencent avec un peu d’avance. Les claps vont ainsi crescendo, rejoints au fur et à mesure par des claquements de paumes plus ou moins énergiques, les vibrations métalliques des rambardes, le puissant ding-dong d’une cloche d’alpage ou la vibration cristalline d’un triangle auxquels se joignent parfois quelques notes de musique. Soudain les balcons sont vivants. C’est un concert de bravos et de mercis émus auxquels se joignent de (trop) rares « Macron démission » ou « du fric pour l’hôpital public ». La communion dure rarement plus de dix minutes. On se salue de la main entre voisins qui ne se connaissent pas. On se dit bonsoir et à demain. Puis vient le silence, troublé de temps à autre par le passage d’un bus.

Le calme ne dure guère car c’est l’heure habituelle de l’imprécateur. Une voix grave, un état toujours alcoolisé, des insultes, de la colère, contre tout le monde, le gouvernement, les gens, les pauvres, les riches, les malades, les confinés, les jeunes qui n’ont peur de rien, les vieux qui craignent tout. C’est une figure du quartier. Un trentenaire filiforme, toujours élégant, courtois quand il est sobre mais avec une fêlure profonde qui attise l’hostilité et les ragots. Ses diatribes saccadées s’éloignent, ce n’est bientôt plus qu’un simple écho. L’apaisement est troublé par une ambulance qui passe à toute vitesse, sirène hurlante.

Vingt-et-une heure trente. La nuit s’est installée. Par les fenêtres ouvertes s’échappent encore le tintement des couverts et des assiettes. Avec le confinement, le décalage des horaires est patent. Beaucoup se lèvent, déjeunent et dînent plus tard qu’avant. Au balcon, certains parlent au téléphone comme s’ils étaient seuls. Complaintes du confinement, histoires de télétravail, inquiétude pour des parents isolés, attente impatiente de la date du 11 mai, récits intimes d’amours contrariées en ces temps de déplacements interdits et de verbalisations frénétiques. Un chien aboie. Un autre lui répond. Le bassiste du cinquième joue la ligne de Black Magic Woman de Santana. Deux étages plus bas, un guitariste lui répond par un solo aérien.

Une heure du matin. Il y a encore quelques secondes, le silence régnait en maître. Mais voilà, la folledingue du quatrième qui entre en scène. Tous les jours ou presque, en talons, elle va et vient sur le parquet, claque les portes, rudoie les placards, range ou dérange, allez savoir, passe l’aspirateur (!), donne quelques coups de marteau à des clous qui ont dû pousser durant la journée. Le cirque dure plus ou moins longtemps au grand dam des sommeils légers. La bonne nouvelle, c’est que ses compères du deuxième ne sont plus là. Deux pauvres prolétaires, venus d’Europe centrale, obligés par leur patron de travailler de nuit dans un appartement en rénovation. Les voisins ont protesté, menaçant d’appeler la police. Le chantier s’est aussitôt arrêté. Mauvaise idée que le travail au noir de nuit en période de confinement…

Trois heures. On croit d’abord à une hallucination auditive mais l’affaire dure un bon moment et confirme qu’on est bien dans le réel. Des cris de mouettes dans la nuit ! Un beau prélude à un film d’horreur. Elles sont de plus en plus nombreuses, colonisant les barges de la Seine et s’installant au cœur de la ville. Quelqu’un, quelque part, regarde à volume haut une série dont on reconnaît le générique. C’est moins bruyant que le Oh Marie passé en boucle une nuit de la semaine dernière par un nostalgique du grand Johnny.

Quatre heures du matin. L’aube est encore loin. Voici le premier bruit du jour. Toujours le même, weekend compris. L’antivol d’un scooter qui tombe à terre avant de racler le sol. Le bruit sec d’un coffre qui se ferme et le toussotement d’un moteur qui démarre. J’aimerais savoir, il faudrait que je sache. Quel métier fait donc cette conductrice entraperçue à travers les stores ? Quelle vie a-t-on quand on commence sa journée de travail aussi tôt ?

C’est l’aube. Soulagement du non-dormeur qui a attendu en vain que les fils de soie se déposent sur yeux. Surgissent ces vers d’Abraham (Bram) Stoker (l’auteur de Dracula) découverts très récemment : « Nul homme ne sait, tant qu’il n’a pas souffert de la nuit, à quel point l’aube peut être douce au cœur ». C’est de nouveau l’heure des oiseaux. Le premier lance le concert dès cinq heures. Comme tous les jours, un camion livre la clinique du coin. Bip continu de stationnement, moteur qui tourne trop longtemps avant d’être coupé, plainte du monte-charge, fracas des palettes et des chariots grillagés, grincement des diables. En un mot, l’activité. Aujourd’hui, c’est un chargement de draps et de linges blanchis. Demain, ce sera la collecte des déchets médicaux. Le plus souvent, le livreur est seul. Parfois, ils sont à deux, parlant à voix haute. Très haute, histoire de dire peut-être aux dormants qu’eux travaillent déjà. L’un porte un masque, l’autre pas. N’en déplaise à l’incompétent et ravi en chef, ils sont bien les premiers de cordée sans lesquels la machine économique s’effondrerait.

 

Le service des bus reprend. Celui qui dévale la rue est obligé de s’arrêter car, scénario habituel, le camion est mal garé. Ce matin, le chauffeur est patient. Contrairement à ses collègues, tenus par les horaires, qui n’ont aucun égard pour les dormeurs, il ne klaxonne pas et fais juste sonner une cloche plus discrète. « Excuse-moi mon frère », lui lance le livreur. On entend sa manœuvre laborieuse. Petit à petit, de partout, viennent les bruits de la ville qui s’éveille. On cherche alors ses bouchons d’oreille. Il est enfin l’heure de s’assoupir.

 

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Source: http://www.lequotidien-oran.com

 

Le Quotidien d’Oran (Algérie)

 

 

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Tôt ou tard, l’histoire vous réhabilite !

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