La chronique du blédard : Vaincues, les épidémies ?

 

Akram Belkaïd

 

En ces temps d’épidémie et d’incertitudes vis-à-vis du court terme, il n’est pas inutile de s’inscrire dans le temps long et de s’interroger sur les grandes tendances de fond qui caractérisent désormais l’humanité. Cette chronique entend partager avec vous de larges extraits du best-seller de l’historien Yuval Noah Harari : Homo deus. Une brève histoire du futur (*). Dès le propos liminaire de l’ouvrage, un constat surprenant est posé. L’humanité aurait triomphé de ses trois grands ennemis ancestraux. « Le programme a été le même pendant des milliers d’années, rappelle l’auteur. Ce sont les trois mêmes problèmes qui ont préoccupé les habitants de la Chine du XXe siècle, ceux de l’Inde médiévale et de l’Égypte ancienne : la famine, les épidémies et la guerre. »

Or, selon l’historien, ces trois problèmes sont en passe d’être résolus. Pour qui ressent dans sa chair ou son âme les bouleversements quotidiens du monde ou qui, tout simplement, est attentif à l’actualité quotidienne, voilà qui peut paraître exagérément optimiste ou même provocateur. « À l’aube du troisième millénaire, pourtant, l’humanité se réveille sur un constat stupéfiant. On y réfléchit rarement, mais, au cours des toutes dernières décennies, nous avons réussi à maîtriser la famine, les épidémies et la guerre. Bien entendu, ces problèmes n’ont pas été totalement résolus, mais les forces incompréhensibles et indomptables de la nature sont devenues des défis qu’il est possible de relever. »

Lisons l’argumentaire de l’historien avant d’établir un jugement définitif sur son affirmation. Contexte actuel oblige, passons sur la partie consacrée aux famines et aux guerres (aujourd’hui, ces dernières « tuent moins que le sucre ») et examinons ce qu’il écrit à propos des épidémies et des maladies infectieuses, « deuxième plus grand ennemi de l’humanité » après la famine. Il cite d’abord le cas de la peste noire qui se déclara au début des années 1330 et dont le bilan effroyable est aujourd’hui évalué entre 75 et 200 millions de morts en vingt ans. « Les autorités étaient totalement démunies face à cette catastrophe, rappelle Harari. Hormis organiser des prières de masse et des processions, elles n’avaient aucune idée des moyens d’arrêter l’essor de l’épidémie — à plus forte raison d’y remédier. » Sont ensuite cités les cas les plus emblématiques d’épidémies comme celles qui dévastèrent l’Amérique du sud après l’arrivée des Espagnols ou les îles hawaïennes après le débarquement du capitaine James Cook : en moins d’un siècle la population locale passa d’un demi-million d’habitants à 70 000 survivants.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’historien rappelle les progrès fulgurants de la science dans la capacité à comprendre rapidement les phénomènes épidémiologiques. Le cas du Covid-19 (le livre est paru avant l’apparition de ce virus) le montre bien avec son identification et son séquençage qui n’ont pris que quelques semaines. « Malgré le tribut terrible qu’a prélevé le sida, et les millions d’êtres humains tués chaque année par des maladies infectieuses installées de longue date comme le paludisme, les épidémies menacent bien moins la santé des hommes aujourd’hui qu’au cours des précédents millénaires. » À l’aune de l’épidémie actuelle, il n’est pas évident d’accepter pareil propos sans le contester. Mais il faut lire la suite pour bien comprendre l’analyse de l’auteur, notamment lorsqu’il évoque les conséquences de la dégradation de l’environnement en matière sanitaire.

« Beaucoup redoutent que ce ne soit là qu’une victoire temporaire, et qu’une cousine inconnue de la peste noire ne nous guette au coin de la rue. Nul ne saurait garantir que les épidémies ne feront pas leur come-back, mais il y a de bonnes raisons de penser que, dans la course aux armements entre médecins et germes, les premiers courent plus vite. Les nouvelles maladies infectieuses semblent essentiellement résulter de mutations aléatoires dans les génomes des agents pathogènes. Ces mutations permettent à ceux-ci de se transmettre des animaux aux humains, de déborder le système immunitaire humain ou de résister à des médicaments tels que les antibiotiques. Des mutations de ce genre se produisent probablement aujourd’hui et se répandent plus vite qu’autrefois du fait de l’impact humain sur l’environnement. »

En clair, les virus mutent, passent du monde animal à l’être humain, parce que nous détruisons l’environnement, mais dans cette guerre entre médecine et virus, la première est loin d’être démunie. Pour l’auteur, « si nous ne pouvons avoir la certitude qu’un nouveau virus Ebola ou une souche de grippe inconnue ne va pas balayer la planète et tuer des millions de gens nous y verrons non pas une catastrophe naturelle inévitable, mais un échec humain inexcusable, et réclamerons la tête des responsables. » Et de citer les mises en cause virulentes à l’encontre des scientifiques et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour leur réaction tardive vis-à-vis de l’épidémie d’Ebola. Une critique qui « suppose que l’humanité possède les connaissances et les outils nécessaires pour prévenir les épidémies ; si une épidémie échappe néanmoins à tour contrôle, la faute en serait ainsi à imputer à l’incompétence des hommes plutôt qu’au courroux divin. »

Lucide, Harari n’élude pas la question de la menace des virus « fabriqués » par l’homme. « La biotechnologie nous permet de vaincre les bactéries et les virus mais elle transforme les hommes eux-mêmes en une menace sans précédent. » Cette biotechnologie qui élabore médicaments et vaccins peut donc aussi « permettre aux armées et aux terroristes de concocter des maladies plus terribles encore et des agents pathogènes apocalyptiques. Dès lors, il est probable qu’à l’avenir de nouvelles grandes épidémies ne continueront de mettre en danger l’humanité que si celle-ci les crée au service d’une idéologie implacable ». A l’heure où nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les origines du Covid-19 (virus « fabriqué » ? virus échappé d’un laboratoire chinois ?), ces dernières lignes font froid dans le dos.

 

(*) Albin Michel, 2019, 463 pages, 24 euros. Yuval Noah Harari est aussi l’auteur du best-seller Sapiens : une brève histoire de l’humanité, 2015.

 

 

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Source: http://www.lequotidien-oran.com

 

Le Quotidien d’Oran (Algérie)

 

 

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Tôt ou tard, l’histoire vous réhabilite !

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