ENTRETIEN – Sayouba Traoré (3/3) : « Aujourd’hui il y a des milliers de Burkinabè qui vivent en état d’alerte permanent ; n’aggravons pas cette situation avec des troubles électoraux… »

L’homme n’est plus à présenter tant il est omniprésent dans les médias et ses interventions ne laissent personne indifférent ; bien au contraire : lire les écrits de Sayouba Traoré, -puisque c’est de lui qu’il s’agit-, c’est vivre une séance de catharsis. La soixantaine déjà dépassée, ce journaliste et écrivain burkinabè natif de Ouahigouya (nord Burkina) travaille pour Radio France Internationale (RFI) depuis 1987. Avec ses émissions « Le coq chante » et « chronique agriculture», il est l’une des voix les plus familières des auditeurs de cette Radio Internationale. Mais la notoriété de Sayouba provient également de ses interventions prolixes dans la presse écrite et en ligne au Burkina Faso. L’Homme n’y va pas dans la dentelle quand il faut interpeller, dénoncer, conseiller les gouvernants. Avec son style particulier et accessible à tous, l’on se souvient que ce « fou du roi » a maintes fois dit ses vérités aux différents gouvernements depuis l’ère Compaoré en passant par la transition jusqu’à l’actuel régime. Justement, Sayouba Traoré est l’auteur de cet écrit qui a fait école : « Un bâtonnet + un bâtonnet égal deux bâtonnets » ; publié en 2004 dans le quotidien L’Observateur Paalga aux temps chauds du débat sur la rétroactivité ou non-rétroactivité de la loi sur une nouvelle candidature du président Compaoré après épuisement de ses deux mandats de 7 ans. C’est ce monsieur à l’allure joviale, humble et courtois qui s’est prêté à nos questions. Tout un honneur ! Bien que digeste, l’entretien est assez long. C’est pourquoi nous vous le proposons en trois parties. Troisième partie et fin !

 

Sayouba Traoré dans le studio de RFI à Paris

 

Le Courrier du Faso (LCF) : Dans à peine 3 mois, les citoyens burkinabè seront appelés aux urnes pour les élections présidentielles et législatives. Vos espoirs, vos craintes ?

 

Sayouba Traoré (ST) : Mes espoirs, mes craintes…j’ai déjà fait des publications là-dessus. Ce que j’ai appelé la quête d’une élection apaisée.  Tout le monde sait qu’une campagne électorale et post-électorale peut donner lieu à des temps agités. On n’a pas besoin de ça ; en tout cas nos populations les plus vulnérables n’ont pas besoin de ça. Vous êtes un déplacé qui a été obligé de fuir le village ; on vous abrite tant bien que mal dans des conditions précaires et ce qui vous inquiète c’est quel jour je vais retourner au village. Vous n’avez pas besoin de secousse sociopolitique. Vous avez la pandémie de la COVID-19, l’insécurité ; vous avez les craintes sur la sécurité alimentaire. Beaucoup de problèmes au-dessus de nos têtes…donc moi je demande à tous les acteurs, comme je l’ai dit dans un papier : les bonnes sœurs comme les putes, les gens biens comme les gibiers de potence ; à tout le monde des élections apaisées. Nous avons besoin d’élections apaisées. Parce que nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’avoir une agitation dans la situation où nous sommes. Il suffit d’aller dans nos villages pour observer soi-même. Ce n’est pas à nous-mêmes d’attenter à la tranquillité de notre pays. Mon souhait c’est une élection apaisée et je sais que c’est possible !

 

LCF : Selon vous, pourquoi la « machine » du Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN) n’arrive pas à démarrer véritablement ? Est-ce parce qu’il est difficile pour ses représentants de suivre le triptyque  VÉRITÉ-JUSTICE-RECONCILIATION comme le préconise le Président Kaboré ?

 

ST : Le Président Kaboré l’a dit dans son discours d’installation du HCRUN c’est vrai, mais il ne faudrait pas lui attribuer la paternité. C’est vrai qu’il est Président aujourd’hui mais il n’était pas responsable de tout ce qu’il se passait au Burkina. En fait ce triptyque s’est imposé à nous. Parce qu’il y a eu des gens qui ont dit qu’il faillait la réconciliation nationale. On a dit oui d’accord mais pourquoi la réconciliation? D’abord il faut répondre à cette question : qui a fait du tort à qui ? Qui est fâché contre qui ? Ça, on ne nous l’a jamais dit. C’est qui il faut réconcilier avec qui ? On ne nous l’a jamais dit. On dit qu’il y’ a des dossiers pendants. On sait que ces dossiers sont pendants mais nous ne savons pas où ils sont accrochés…en tout cas on ne nous a pas dit dans quelle salle ces dossiers étaient accrochés. Alors on s’est rendu compte que ce n’est pas possible de réconcilier deux frères qu’un différend oppose tant que le tort subi par la partie adverse n’est pas réparé ; ce n’est pas possible. Je ne peux pas vous spolier d’un bien et les anciens viennent et vous disent serrez-vous les mains et c’est fini. Et moi je retourne jouir de mon bien mal acquis et vous il vous manque quelque chose. Ça ne marchera pas. Donc l’impératif de justice s’est imposé et cela s’est aggravé d’autant plus avec l’affaire Norbert Zongo. On a fait la journée nationale de pardon. Personnellement j’ai fait un papier là-dessus en disant qu’il ne suffit pas de jeter un pigeon pour dire que c’est une colombe et d’ailleurs le pigeon même n’est pas allé loin, parce qu’il a refusé de s’envoler… je ne sais pas si c’était un symbole, mais bon ! Et j’ai dit qu’on ne peut pas faire ça sans vérité, sans justice. Parce que nous voulons la vérité. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? On ne peut pas nous dire que Norbert Zongo est mort de grippe ! Qui est responsable, nous voulions le savoir. Il faut que la Justice tranche avant d’aller à la réconciliation. On savait très bien que ça ne pouvait pas marcher. Oui ils ont festoyé, mais il ne suffit pas d’aligner des bonnets rouges sur une tribune pour dire que tout est fini… nous savons tous nos méthodes traditionnelles pour régler les conflits et c’est pourquoi nos sociétés existent toujours. Dans nos traditions si je vous ai offensé je sais comment réparer cela. Soit j’ai le courage je viens chez vous, car le fait de me déplacer chez vous est un aveu de ma culpabilité qui fait que vous de votre côté vous ne pouvez pas refuser de m’ouvrir la porte. Et quand je rentre et que je vous dis : hier j’ai déconné, je viens vous présenter mes excuses. J’ai fait ma part de boulot. Et vous vous ne pouvez pas dire non, d’autant plus que vous-mêmes n’êtes pas sûrs de ne pas faire une bêtise demain. Mais si je n’ai pas le courage de venir chez vous, il y’a toujours un aîné, une vieille dame en qui tout le monde a confiance, que je peux aller voir pour lui dire : voilà, j’ai déconné contre mon frère Zongo et je ne sais pas comment le lui dire, je compte sur vous pour nous aider. Et quand cette vieille dame ou ce vieux monsieur va nous convoquer, nous ne pouvons pas refuser d’y aller. Il y a son autorité morale et on sait ce qui nous oppose. Si nous y allons, elle trouverait les mots pour nous raccommoder. Déjà le fait que je suis allé voir quelqu’un d’intervenir, je reconnais mon tort de façon implicite. Pendant la médiation je le dis de façon explicite. Sans cela il n’y a pas de réconciliation. Vous ne pouvez pas venir prendre mon troupeau, l’emmené dans votre enclos, et quelqu’un vient nous dire de partager une noix de cola, verser de l’eau par terre aux fétiches et puis dire que c’est fini… Moi je rentre chez moi et vous vous avez toujours mon troupeau chez vous ! Vous savez très bien que ça ne fonctionnera pas ! C’est pourquoi toutes les instances mises en place pour cette fameuse réconciliation ne peuvent pas fonctionner. Vous ne pouvez pas faire du riz au lait sans riz, sans lait ! Vous me dites de faire du riz au lait vous ne me donnez pas du riz, vous ne me donnez pas du lait alors vous allez vous retrouver avec une assiette vide. Vous voulez faire la réconciliation sans les deux ingrédients nécessaire ça ne fonctionnera pas. Si je me lève je prends la route de Po je ne peux pas m’attendre à me retrouver à Bobo. Si je prends la route de Bobo je ne peux pas me demander pourquoi je n’arrive pas à Fada… Il faut qu’on sache quelle direction prendre pour arriver à notre destination ; ça c’est clair!

 

LCF : Justement ! On connaît Sayouba Traoré pour son franc-parler. L’homme qui n’a pas sa langue dans la poche. Feu le Dr Salifou Diallo natif de Ouahigouya comme vous et de votre génération n’était pas non plus un « yes man ». Etiez-vous proches ? Que dites-vous de ce loup politique (comme ses adversaires le surnommaient) qui est mort il y a juste trois ans ?

 

ST : Salifou Diallo c’était un frère. On a grandi ensemble, on a joué dans la poussière ensemble, on a fait la scolarité ensemble, la formation politique ensemble…. on a tout fait ensemble. Je vous retrace : à l’époque dans notre quartier il y avait Salif et moi qui étions de l’UGEV (ndlr : Union générale des étudiants voltaïques) et nous avions la chance d’avoir à proximité un grand frère comme maître Halidou Ouedraogo qui pouvait nous expliquer bien des choses. On a toujours su compter sur sa disponibilité ; même aujourd’hui si on le consulte il est toujours disponible malgré son grand âge et  ses multiples occupations… Bref, on a grandi dans ce climat-là. C’est par la suite que l’UGEV a connu des soucis au niveau de sa direction qu’on a commencé à parler du M21. Moi je me suis retrouvé à M21 et Salif est resté à l’UGEV. Ce que je peux dire de lui est que c’était un patriote. On peut dire tout ce qu’on veut de lui, mais c’était un patriote et un gros travailleur ; c’est quelqu’un de la même trempe que Sankara d’ailleurs. Pour eux comme pour beaucoup d’autres de notre génération issus du même moule, l’amour de la patrie ; se battre pour son pays a toujours été un leitmotiv. Mais bon maintenant, l’homme n’est jamais parfait, hein ! Les mossis disent que l’homme est neuf (9) il n’est jamais dix (10). On ne peut jamais faire l’unanimité. En tout cas l’engagement de Salifou Diallo est connu, son patriotisme est connu. Même ses ennemis lui rendent hommage alors. C’est ce que je peux dire de Salifou Diallo. En tout cas c’est l’image qu’il m’a laissé de lui. C’était quelqu’un qui avait le souci de s’informer matin midi et soir, être au courant des choses, travailler, travailler, travailler. Je peux dire même qu’il s’est tué à la tâche. Moi j’étais à Ouaga quand je l’ai vu pour la dernière fois, je savais qu’il n’était pas bien. Tout le monde lui a conseillé le repos, même si on savait que ça n’était pas possible qu’il obéisse aux injonctions. Salifou s’est tué au boulot !

 

« Les paysans n’ont pas idée qu’ils constituent une force. Ils ne savent pas que c’est eux la grande majorité. Malheureusement cette majorité est silencieuse… »

 

LCF : Nous supposons que bientôt ce serait la retraite professionnelle pour vous…Comment voyez-vous votre vie de retraité ?

 

ST : En tout cas elle sera active. Parce que regarder autour de vous, un retraité burkinabè qui est assis dans son fauteuil ça n’existe pas. Se lever le matin et attendre que la journée passe, je sais que j’en serai incapable. J’en suis certain, ça ne serait  pas une retraite tranquille. Maintenant quelle forme cela prendra ? Qui sait de quoi demain sera fait ? On a toujours des projets, ce n’est pas ce qu’il manque. Mais comme on dit toujours ; on commence à vouloir faire ce qu’on veut et par la suite on fait ce qu’on peut.

 

LCF : Il est vrai que vous vous êtes toujours mis à l’écart de la politique active. Mais pour se sentir encore plus utile aux classes sociales vulnérables que vous défendez continuellement, ne pensez-vous pas qu’une tribune politique est idéale pour apporter une amélioration de la condition paysanne aussi bien en amont qu’en aval ?

 

ST : Ben, s’il le faut pourquoi pas ? Parce qu’il faut bien que quelqu’un parle au nom de ces gens-là ! Parce que les paysans ce sont des gens auxquels on a formaté l’esprit ; ils ont toujours l’habitude de dire oui, merci, chef, merci. Tout ce qui vient de la ville est une autorité pour eux. Même si c’est une personne sans moralité on le dit oui. Et c’est ça le problème. Les paysans n’ont pas idée qu’ils constituent une force. Ils ne savent pas que c’est eux la grande majorité. Malheureusement cette majorité est silencieuse. Ça peut prendre une forme politique comme une autre forme ; mais il faut bien que quelqu’un parle au nom de ces paysans-là. Cela ne peut continuer comme ça. Tout le monde le voit. Regardez déjà la question foncière. On dit que les paysans vendent leurs terres, Non ! Qui parmi les lettrés au Burkina Faso ne sait pas que la propriété foncière en Afrique n’est pas individuelle mais familiale ? Le champ n’appartient pas à un individu mais à un groupe familial. Si quelqu’un arrive à vendre une terre à un promoteur immobilier, c’est-à-dire que le promoteur a acheté en sachant que celui qui lui vend ce champ n’en n’est pas le propriétaire. Et celui qui l’a vendu sait très bien qu’il vend ce qui ne l’appartient pas. Evidemment le paysan ne sait pas qu’il faut aller faire un papier à la mairie pour être propriétaire d’un terrain. Il va dire : allez-y demander tel chef il connaît les limites de mon champ. Lui c’est sa référence… et on va venir lui présenter un titre foncier…voilà, ici c’est désormais mon terrain….eh bien ce papier, si le paysan se rendait compte, il pourrait l’obliger à manger son papier sur place ! Tout le monde regarde le foncier comme si ce n’était pas un problème mais je vous dis que le foncier va nous valoir des désagréments un jour ou l’autre. J’ai énormément d’exemples comme ça où le paysan ne sait pas véritablement ce qu’il se passe. Il se fait berner à chaque fois. Il faut que cela change, ce sont nos parents, nos frères nos oncles nos pères nos grands-pères. Ce ne sont pas des étrangers ça ne se passe pas au pôle nord… c’est dans nos villages. C’est dans nos familles où ça se passe… Maintenant s’il faut la politique pour arriver à ce changement, ça je n’en sais rien…ce qui est sûr, En tout cas, tous ceux qui me connaissent savent que Sayouba Traoré a toujours été disponible quand on a eu besoin de lui. Quelqu’un ne peut pas trouver une occasion où j’ai fait défaut. Mais il y a une condition : je dis oui mais il faut que la trajectoire soit claire. On ne peut pas s’engager sans feuille de route. Moi c’est ma ligne de conduite ! Alors si la feuille de route est claire, pourquoi pas ?

 

LCF : Quelle lecture faites-vous des attaques terroristes qui endeuillent continuellement le Burkina Faso depuis l’accession au pouvoir du Président Kaboré ? Plus récemment, c’est le grand imam de Djibo Souaibou Cissé qui a fait les frais de l’hydre terroriste.

 

ST : Je vais commencer par rendre hommage à l’imam de Djobo parce que c’est quelqu’un, son action est connu ; jusqu’à y laisser la vie. Ça mérite un hommage. Par contre je tiens à rectifier une chose : le terrorisme ne concerne pas uniquement le Burkina ; c’est toute la bande sahélienne. Cela nous a été exporté du continent asiatique. Boko Haram ce n’est pas au Burkina Faso mais au Nigeria et au Tchad. Quand la crise touareg est née ce n’était pas au Burkina, mais au Mali et en Mauritanie. Et aujourd’hui il y a le G5-Sahel qui sont cinq pays donc ça ne concerne pas que le Burkina, il faut rectifier cela. C’est toute la bande sahélienne. L’accession au pouvoir du Président Kaboré n’a rien à voir avec cette histoire. Le terrorisme a commencé à endeuiller le Sahel bien des années avant l’arrivée au pouvoir du Président Kaboré et bien avant qu’on puisse imaginer que le Président Compaoré allait quitter le pouvoir. Pour preuve des écrits disent que le Président Compaoré avait hébergé des terroristes à Kosyam. Maintenant pourquoi nous n’arrivons pas à faire face ? C’est ça la bonne question. Vous avez le Mali qui est au bord de l’effondrement, le Niger qui ne sait plus à quel saint se vouer, pourquoi n’arrivons-nous pas à faire face ? Parce que ce sont nos populations qui sont agressées…

 

LCF : Justement, le cas particulier du Burkina, c’est que jusqu’à l’arrivée au pouvoir du Président Kaboré ce pays avait toujours été épargné. Seulement deux semaines après l’investiture du Président Kaboré, on a vécu les premières attaques au Burkina. Il y en a qui lient cette nouvelle donne au départ du Président Compaoré.

 

ST : Avoir une diplomatie souterraine contribuant à exporter le mal chez nos pays frères voisins comme solution pour épargner notre territoire ; je ne suis pas persuadé que c’était moralement meilleur que la situation actuelle. Ça c’est mon point de vue.

 

LCF : D’aucuns disent que par manque de dotation en moyens humains et matériels conséquents, l’Armée burkinabè a failli dans sa lutte contre le terrorisme.  D’autres mêmes proposent de négocier avec les terroristes afin qu’ils nous laissent en paix… votre avis sur la question ?

 

ST : Je dis toujours à mes collègues journalistes et hommes de médias de prendre beaucoup de précautions quand il s’agit de parler des questions sécuritaires. Un combattant ne peut pas sortir exposer sa panoplie à l’ennemi. Ça n’existe nulle part. Ce que vous voyez même dans les grands pays lors des défilés, c’est ce qui est montrable. Le plus efficace vous ne le verrez jamais. Mais je vais vous donner une réponse à votre question. Si on sait que c’est par manque de moyens matériels et humains, c’est que le problème est identifié et si on identifie un problème il est à moitié résolu. Alors ceux qui ont identifié ce problème qu’est-ce qu’ils attendent pour le résoudre ? C’est la question que je peux me poser. Mais personnellement je m’interdis de parler de choses que j’ignore. D’abord je suis à six mille kilomètres. C’est celui qui vit dans une maison qui sait où il y a une fuite au toit en cas de pluie, l’étranger ne sait pas où il y a le trou… Il s’agit quand même de la sécurité nationale, donc ce n’est pas de la blague. Ce n’est pas des causeries ni de grin ni de maquis mais un sujet extrêmement sérieux pour nous tous. Si on est d’accord ou pas avec quelqu’un c’est qu’on est vivant ! Si la sécurité n’est plus là, on va se rendre compte que nos querelles sont ridicules. Il y a un proverbe qui dit qu’« on a peur en brousse quand il y a la paix au village ». C’est pour dire que si au village c’est chaud, on n’a plus peur en brousse… alors évitons d’en arriver là. Moi en tout cas je ne vais pas être celui-là qui mettrait de l’huile sur le feu en parlant des choses que j’ignore.

 

LCF : Pour terminer, si vous deviez parler au Président Roch Marc Christian Kaboré qui est aussi candidat à sa propre succession pour un deuxième et dernier mandat que le diriez-vous ?

 

ST : Ce que j’ai déjà écrit et ce que j’ai déjà dit à toute la classe politique. Evidemment si j’ai le premier personnage de l’Etat en face de moi c’est l’occasion d’appuyer encore ce que je dis. Nous n’avons pas besoin de secousses sociopolitiques à l’heure actuelle. La situation est suffisamment dramatique sur une grande portion du territoire. Qu’il mette en œuvre tout ce qui est humainement possible pour qu’on ait une élection apaisée. C’est vrai que lorsque quelqu’un se bat pour la paix, on ne le voit pas, l’histoire ne retient pas son nom… Moi je trouve qu’il est plus méritant que celui qui a gagné une guerre. Parce que lorsqu’on gagne une guerre, c’est qu’il y a eu des destructions. Moi je préfère un chef d’Etat qui a œuvré pour la paix plus qu’un chef d’Etat qui a gagné une guerre. J’espère qu’il sera celui qui entendra ce message et qui se battra pour qu’il y ait des élections apaisées ; et même postélectoral parce qu’on a vu des élections ou le scrutin s’est bien passé mais à la proclamation des résultats ça s’est mal passé. Moi j’ai vu cela au cours de mes reportages, j’ai visité des pays dévastés par des gens qui, au début étaient animés d’une bonne volonté. Le résultat fut des dévastations. Pour rien au monde je ne le souhaite à mon pays. J’espère que le Président Roch Marc Christian KABORÉ sera l’homme qui va entendre ce message et qui va œuvrer pour une élection apaisée. Ce que je dis là me tient vraiment à cœur parce qu’il y a des choses que l’on apprécie seulement une fois qu’on les a perdues. On ne doit pas tout perdre quand même. Les représentations diplomatiques on peint en rouge jaune ou orange la carte du Burkina Faso…la partie jaune qui nous reste, si nous-mêmes nous foutons le bordel là-bas on n’aura pas d’excuses ; nous serons nous-mêmes acteurs de nos propres problèmes. Il y a un proverbe qui dit qu’« on enlève l’épine des fesses pour s’asseoir puis enlever l’épine des pieds ». Le problème est qu’aujourd’hui nous avons des épines partout. Il faut qu’on tienne compte de cette situation déjà difficile. Je sais que diriger des hommes ce n’est pas évident, parce que chacun a ses faiblesses, ses entêtements…les bergers peulhs disent que « pour conduire cent bœufs il faut un bâton et pour conduire cent hommes il faut cent bâtons ». Mais je me dis que si l’histoire l’a placé là-bas ce n’est pas par hasard. En tout cas il a une responsabilité aujourd’hui, qui est de nous conduire aux élections apaisées. C’est mon souhait le plus ardent à l’heure actuelle.

 

LCF : Donc on peut comprendre que c’est ce même message que vous lancez aux différents candidats à l’élection présidentielle…

 

ST : A tout le monde. A tous les Burkinabè. Il faut que nous fassions  beaucoup attention. Parce qu’il ne faut pas qu’on renverse le lait. La situation ne plaisante pas à rire, je vous assure ! Je ne sais pas si vous avez voyagé dernièrement mais quand vous quittez certaines régions, tout le monde est inquiet, dans le car on regarde partout, on surveille, chacun surveille son voisin…mais dès qu’on franchit le poste de police à l’entrée de Ouaga, c’est comme si on entrait dans un autre monde. Le monde de l’insouciance où il n’y a aucun problème. Vous avez même du mal à expliquer ce que vous venez de voir dans le village… les gens ne peuvent pas vous comprendre…Alors que vous avez vu des chefs de famille qui ne peuvent même pas bouger; un simple déplacement à moto ou à vélo. Aujourd’hui il y a de milliers de Burkinabè qui vivent en état d’alerte permanent ; n’aggravons pas cette situation avec des troubles électoraux…  parce que le premier bien que l’homme possède c’est la paix, ensuite la santé et la paix des cœurs. On ne peut pas s’empêcher de faire un manquement à son voisin, on ne peut pas s’empêcher de faire une bêtise ; tout simplement parce qu’on est des êtres humains. Mais le plus important, c’est de trouver les voies et moyens pour revenir à l’équilibre à chaque fois qu’il y a des manquements. L’équilibre social ce n’est pas l’absence de problèmes mais c’est de pouvoir résoudre les problèmes quand ils surviennent.

 

Le Courrier du Faso

Interview réalisée et retranscrite par Rolyzongo

 

A lire la Première partie et la Deuxième partie sur Le Courrier du Faso

 

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